SOUS LES ETOILES DU MONDE
                                                  ou les voyages de Françoise et Jacky sur la planète bleue

Panama City, grande métropole nous dévoile ses dessous pas très glorieux. A l’ombre des buildings de verre et d’acier « made in Manhattan », demeurent pauvreté extrême, saleté immonde, squats tagués aux immeubles à demi effondrés. Quartiers que nous traversons à plusieurs reprises pour diverses démarches. Tu sens bien qu’ici, mieux vaut bloquer les portes et ne pas trop trainer. Chaque soir, nous reviendrons dormir en sécurité à cette marina de Balboa. Une petite diversion nous est offerte lors de la visite des énormes écluses de Miraflores où se croisent chaque jour cargos, porte containers et autres paquebots. Une petite pensée au passage à nos amis de St Cyprien navigateurs tourdumondistes qui ont franchi ce canal en voilier il y a quelques années.
 


Ecluses de Miraflores
      
A noter que Panama City et Balboa se trouvent sur la rive pacifique du canal et nous devons embarquer à Colon, situé à l’est sur la côte caraïbe. Colon est bien connu pour son immense zone franche mais aussi pour son centre-ville, l’un des plus insécurisés au monde. Un autre bivouac tranquille existe à la Marina Schelter sur la rive nord de l’entrée du canal. Curieusement, ici, pas de pont pour passer et c’est en dernière minute, à la queue leu-leu que nous approchons des énormes écluses de Gatún d’où émerge un porte conteneur gigantesque. C’est là, qu’un « S » bien étroit, bien serré, en béton armé, te descend carrément au niveau de l’eau sur les tôles épaisses d’une première écluse. Parallèle à une seconde plus haute et plus énorme encore, tu as le porte containeur sur l’épaule, le bruit assourdissant des remous prisonniers à gauche, l’eau glauque à droite et là juste sous le par- brise une étroite bande de tôle ajourée bordée de butées latérales qui t’interdisent de quitter la voie. Etroite au point que en fin de « S », les pneus arrières, cherchant à couper au court tente de monter la forte butée qui bloque le véhicule. Je m’en rends compte quand un opérateur m’indique de forcer…
…poussée d’adrénaline, dans les rétros, je ne vois que de l’eau autour de nous…
…Françoise panique un peu…
…légitime…
…Courbe trop serré, nous sommes bloqués…
…je tente quelques centimètres de marche arrière…
… c’est l’autre coté qui bloque…
…l’opérateur s’excite un peu…
…il m’indique d’accélérer pour forcer le passage…
… ??? !!!...
…logiquement, le véhicule ne peut pas ni tomber, ni enjamber les butées, celle- ci présentent une face oblique suffisante…
…sueurs froides…
…ne pas céder à la panique avec dans la tête « cela peut aussi bien se passer »…
…pression sur l’accélérateur…
…encore…
…les deux cent soixante-quinze chevaux hennissent de concert…
…vibrations, secousses, Françoise prend vraiment peur un instant, toujours le bruit assourdissant du porte containeur au-dessus de la tête, les remous, les ferrailles rouillées des écluses…

… les portes de l’enfer…

…sous la pression de la butée, les roues jumelées  arrière de Franky finissent par déraper, s’en suit un sursaut en avant…
…ça y est, à deux à l’heure, nous franchissons le canal. Expérience faite, Le « S » de sortie, davantage sur la terre ferme sera mieux négocié.


                              Les écluses de Gatún (partie rectiligne)
 Nous retrouverons nos amis au bivouac de la Marina Schelter où nous rencontrons un voilier français en partance pour la Polynésie. Grâce à eux, nous ferons de l’eau mais l’office nous refuse la Wifi même en payant…
…pas très fairplay…
… tu reconnais vite une des facettes de la riche plaisance huppée d’aujourd’hui. On ne mélange pas les « torchons et les serviettes ».  Nous ne nous sentons pas très fiers d’en être d’ex !
Vient bientôt le jour où nos trois véhicules sont attendus au port de Colon.
A noter que le transit ne se paye qu’en cash. Pas simple de se procurer la somme nécessaire en liquide à l’autre bout de la planète. Les banques refusent systématiquement de délivrer du « cash advance » sur présentation de CB. Les distributeurs plafonnent les retraits à 2 X 500$us par jour. Malgré une anticipation marquée, ma carte Premier n’y suffira pas, nos cartes secondaires non plus…
…E-mail à la Banque Postale pour relever le plafond comme proposé…
…Refusé !!!...
…je vois rouge et promet de régler l’affaire au retour…
…ce sera avec le service dépannage attaché à cette carte que via Western-Union, nous obtiendrons l’avant dernier jour les deux milles dollars manquants.
 Comble de l’affaire, c’est au centre-ville de Colon, le pire endroit parmi les plus malsains d’Amérique que nous devons rapatrier les liasses !
C’est à deux véhicules (merci encore David et Orlane) que nous nous hasardons dans cette zone de quasi non droit où à nouveau immondices, ruines taguées, faces patibulaires aux côtés d’hommes en armes plantent le décor. Descendants d’esclaves de flibustiers ou de pirates plus ou moins repentis, la faune oisive de Colon à mon sens impressionnerait plus d’un.  Agence reconnue au premier étage d’un vieil immeuble minable nous stationnons à deux cents mètres. Nos amis gardent les véhicules et au pas cadencé, nous nous dirigeons rapidement vers la banque….
… Sans rien demander, un type nous confirme le lieu de Western-Union…
…d’emblée, t’as compris qu’ici, t’es vite repéré! ...
… pas vraiment rassurant…
…dollars en poches, au sortir de l’agence, nous nous focalisons sur un stratagème de diversion. Faisant croire aux éventuels curieux que, plan en main, nous ressortons bredouilles à la recherche d’une autre adresse !...
…Nous repérons chaque militaire ou policier en armes postés quasiment tous les cinquante mètres au cas où…
…les minables rues transversales sont bien sûr à éviter absolument…
…de retour sans histoire, en convois, nous détalons sans attendre. Nous avions une adresse où se procurer du matériel électrique utile, mais en fait, vu l’ambiance, on verra plus loin !
 Une dernière nuit au nord de la ville, à Portobelo pour achever la préparation des trois véhicules (nous, David et Roberto) et retenir un hôtel dans l’attente du « Black Dragon Fly » un Formosa 47, solide voilier battant pavillon norvégien  qui doit nous conduire à Carthagène en Colombie via l’archipel des San Blas. Les cargos n’acceptant aucun passager.
  
                                 Nos dernières heures en Amérique Centrale

Rendez-vous au port de Colon à huit heure trente avec l’agent de Téa  pour la procédure d’embarquement. Nous passerons d’inspections en inspections, de formulaires en formulaires, passés plusieurs liasses de photocopies les véhicules sont stationnés dans un grand hall. Re inspection, re-mesurage, où en dernier instance, David et moi stressés comme pas permis, nous démontons les rétroviseurs qui dépassent largement et ainsi ajouter du volume non négligeable qui au final s’exprimera en dollars supplémentaires ! Quelques photos d’adieu et non sans un pincement au cœur, chacun laisse les clés de sa monture.
 
               Dépôt des véhicules au port de Colon
 
A noter que nous avons choisi le système « flak-track » à savoir que les véhicules seront chargés et arrimés sur des plateformes standard au gabarit des containers, puis chargé au-dessus de ceux-ci ; contrairement au système « ro-ro » où les véhicules sont roulés par le personnel du port comme pour un ferry  à l’intérieur d’énormes cargos spécialisés. Dans notre cas, les clés sont stockées chez le capitaine alors que dans le système « RORO », elles restent sur le contact.  
Vient le moment de payer…
…sympa, déjà avant de verser le premier cent, notre agent nous délivre un reçu !...
…plutôt léger le reçu…
…petit bout de papier de quelques centimètres carrés que nous classons avec la plus grande attention…
…un moment plus tard, nous ayant appelé un taxi, nous voici conviés sur le parking...
 …Agglutinés près de l’arrière du véhicule où notre homme s’est assis, nous délogeons de nos caleçons nos multiples liasses de billets verts… !
…et chacun de recompter comme il le peut les sommes requises puis transmettre ainsi sans autre formalité, à nous trois, grosso-modo onze-mille dollars en billets de vingt !
L’homme ne recomptera que quelques liasses avant de ranger le tout dans sa sacoche, de prendre congé et repartir sur sa mobylette rouge. 
Espérant retrouver nos précieux véhicules en Colombie, le taxi nous ramène à l’hôtel de Portobelo où nos épouses nous attendent avec armes et bagages pour l’embarquement du lendemain sur le « Dragon Fly ».
Le jour dit, vers dix-sept heures, Jan, un jeune viking à bord d’un Zodiac vient nous chercher au petit ponton du village. Nous faisons connaissance avec Martina qui se révélera une excellente équipière, gentil, attentionnée  et qui plus est excellente cuisinière.

                          Le Black Dragon Fly
Premier repas à bord et appareillage immédiat pour l’archipel des San-Blas au large des côtes panaméennes. La nuit nous enveloppe sitôt le premier cap doublé. Un peu brutal tout de même comme amarinage.
Forte houle, vents contraires et nuit noire auront raison de l’optimisme de l’équipe. Maria sombre immédiatement dans un mal de mer profond pour ne s’en remettre qu’à l’escale. Evidemment communicatif, nos amis palissent à tour de rôle au fil de la navigation pour au final nous transmettre également la sournoise nausée en milieu de nuit. Perdus nos pieds marins depuis sept ans, un chili con carné bien copieux, un appareillage immédiat, de nuit à l’arrache, des couchettes avant un peu dans un placard qui tiennent du shaker quand le voilier bondit de la crête au plus creux de chaque vague, fatigués et pas dormis, pourtant anciens navigateurs, nous ne sommes pas très fiers. C’est encore Françoise qui résistera le mieux jusqu’à sombrer elle aussi. Evénement rare puisqu’en une quinzaine d’années de navigation en Méditerranée, elle affiche fièrement que deux défaillances de ce type. Si j’étais moi-même plus sujet au début, les dernières années se passaient régulièrement beaucoup mieux. Nuit verte donc pour chacun (sauf Roberto, j’oubliais, qui brillera de sa joie de vivre au milieu de la débâcle du bord). Un grand respect à Jan et Martina qui, aux manœuvres incessantes, musclées et parfois périlleuses assurent une marche optimum au voilier qui trace sa route dans des gerbes d’écumes parfois spectaculaires. Vers cinq heures, nuit encore noire, assoupi  en chien de fusil dans le fond du cockpit, je perçois comme le vacarme assourdissant des vagues qui s’écrasent sur un récif. Le Dragon Black embouque la passe de la barrière de corail pour trouver l’eau calme du lagon encore invisible. Merci la navigation électronique d’aujourd’hui. Combien d’épaves tapissent les tombants extérieurs des récifs coralliens du monde entier ?
Bientôt le jour se lève sur l’eau turquoise, mouillés au milieu d’un chapelet d’îles tropicales, peu d’entre nous apprécient à sa juste valeur. Martina sert un petit déjeuné bien accueilli par les plus vaillants. Le moral des troupes va s’améliorer insensiblement. En Zodiac, nous débarquerons sur l’une des rares îles habitées  qui ne dépasse pas les cinq cent mètres de long. Les indiens Kuna vivent où plutôt survivent dans l’archipel et sur une partie de la côte vigoureusement attachés à leur mode de vie ancestral dans un dénuement qui laisse perplexe.

                            L’archipel des San Blas



 
                        Chez les indiens Kuna