SOUS LES ETOILES DU MONDE   
      ou les voyages de Françoise et Jacky sur la planète bleue


 

 

 

Toujours pas trouvé le temps pour mettre des images satisfaisantes...  

En guise de préface…

 
 
                                               En quête de l`infini horizon...
 

Aux portes de l’Orient

 

    On dit que la Nature en nous donnant deux yeux, deux oreilles mais qu’une seule bouche a voulu nous obliger à moins parler pour mieux voir et entendre…
 
28 AVRIL 2005
Ce départ là, un peu speed… mille et une choses à régler, prévoir l’imprévisible sans oublier l’essentiel.
Chose après chose, la liste des achats et des travaux s’égrène, encore se procurer cet arrache moyeu bizarre pour l’hélice de Kyf commandé dans les temps et qui n’arrive pas, sécuriser nous même les portes de Kyfoùin’ ces bloqueurs de portes de camping-car qui ne seront jamais livrés dans les temps…
Au fait, c’est vrai, tu ne connais pas Kyfoùin’, notre nouveau compagnon de route. Un solide châssis à la mécanique étoilée, près de cent soixante étalons accouplés à cinq jolis cylindres attelés à un petit deux pièces cuisine super sympa. Livré quinze jours plutôt, c’était un peu short ! Qu’importe, Bernard Moitessier disait : l’essentiel est de partir, ensuite on se débrouille toujours !
Néanmoins, nous allons d’apéro d’adieux en apéro d’adieux. Au passage, une quiche lorraine suivie d’une délicieuse tarte aux mirabelles nous est offerte, combien de nuit n’en avons-nous pas rêvé là bas, au fin fond de l’Anatolie centrale ? Ces lorrains !
Enfin, contact… Gestes d’adieux dans la rue Louis Braille, puis au petit trot, Kyfoùin’ se tourne vers l’Est. Près de cinq milles kilomètres à musarder, souvent par les routes de traverses, sans itinéraire précis afin de rejoindre son copain Kyf qui se repose loin là bas sur les côtes de TURQUIE.
Comme souvent, à Remoulins, notre première nuit se passe tranquille aux côtés de deux collègues.
Le vendredi nous voit remonter gentiment la vallée du Rhône par la nationale 86 parmi les vignobles. Curieuse et furtive rencontre en bord de route. Un bourriquot, une chèvre, un chien, bien du matos, un couple de routards, bon genre, marche vers le Nord… Une idéologie à méditer…
Condrieu, petit quartier verdoyant sur la rive du fleuve, soleil suave traversant les frondaisons, petit repas toujours soigné, le voyage sourit.
___ Jacky il faut y aller, les jeunes nous attendent !
Les « parisiens » n’étant pas disponibles, « les Besançon » étaient partant pour une petite escapade dans le Jura pour le 1er mai à bord de Kyfoùin’.
Et si Séverine nous attendait sur la porte sac au dos et chaussures de rando aux pieds ?
Au petit matin, Séb pas en super forme me remet ce fameux presse étoupe tourné en inox qu’il me faudra installer en arrivant au bateau. Merci encore pour le travail réalisé.
Séverine nous offre quelques brins de muguet du jardin elle à aussi préparé une tarte aux fraises ! Nous voici armés pour affronter un sevrage de plusieurs mois !
Le soleil sera de la partie pour le week-end. Petite randonnée à la cascade du hérisson, superbe d’ailleurs !
            Le lundi, nous reprenons notre cheminement vers la Suisse sous la pluie battante. Nos amis navigateurs Michel et Jo nous attendent à Treycovagnes près du lac de Neufchâtel. Les retrouvailles sont chaleureuses et les récits de voyages sont animés. Le lendemain, agréable ballade dans le Jura Suisse noyé dans les verts des feuilles printanières, des sapins et autres mélèzes. Torrents et … averses à profusion !
Nous prenons congé traversons la Suisse d’Est en Ouest, jolies fermes, chalets, les fleurs alpines s’éveillent mais il pleut, il pleut…
Un grand détour nous est imposé par la fermeture hivernale des cols du Sustenpass et de l’Oberolpass. Kyfouin’ fait connaissance avec la neige. Cette rallonge nous conduit par Luzerne et ses vitrines des concessions Ferrari et autres Roll Royce.
Au réveil du lendemain, la pluie persiste. Petit déj cool, ambiance Andréa Boccelli dans notre écrin d’érable blond.
Un peu déstabilisés par les emplacements des panneaux indicateurs suisses, nous commettrons deux erreurs de route dans la matinée ! dix sept kilomètres aller, dix sept kilomètres retour, à ce rythme, Istanbul n’est pas pour demain.
Davos, même ambiance de faste débridé où luxe et opulence rime avec « Franc suisse »
Enfin l’Italie où curieusement on parle allemand. Pas vraiment tout compris. Reliquat d’une occupation tardive ? Au passage, petite visite d’un village fortifié fort sympathique. Kyfoùin’ se faufile, le passage de la porte du XIIIème demande de replier les rétros, la suite se passe sans encombre. Nous flânons une paire d’heures parmi ces bâtisses d’un autre âge entretenues avec beaucoup de soins. Deux heures de route plus tard, après plusieurs hésitations, nous choisissons la place d’un bourg tranquille et anonyme, proche du poste de police pour assurer la quiétude de la nuit. Quiétude certes mais s’était sans compter sur l’animation tardive du bistrot du centre et les livraisons matinales de la superette. Au petit matin, l’équipage a les yeux dans la glaise !
Val Gardena nous évoque les grandes compétitions de sports d’hivers et nous dévoile un rai d’azur. Préconisant les routes secondaires, nous voici à nouveau détourné par un col encore fermé. Le ciel s’abaisse brutalement, une giboulée généreuse s’abat. Ne connaissant pas encore très bien le comportement de notre monture sur sol glissant, prudemment nous réduisons notre allure. Le massif des Dolomites va nous donner un peu de fil à retordre mais quel spectacle que ces multiples aiguilles caractéristiques de ces montagnes. C’est même bientôt un festival en panoramique de vertical-roc, neige immaculée et cieux cobalt.
 Une bonne nuit, complète et calme nous serait salutaire. Une petite station de ski endormie perchée à 2200m paraît sympa. Un parking près des sapins, deux collègues, cela doit convenir. Balade dans le village et sa périphérie proche. A l’écart, une concentration de véhicules attire notre attention. Un mariage à lieu dans un hôtel chic. Vont-ils nous laisser dormir cette nuit ? Il est un peu tard pour éventuellement reprendre la route… nous croisons les doigts…
En fait nous dormirons comme des loirs.
            Au matin, la petite route sillonne la campagne, on monte, on descend, on remonte… Col ceci, col cela, on lambine mais quel spectacle. Le décor est grandiose, le printemps s’éclate, les fleurs alpines s’épanouissent en un délicat concert de gentianes, de crocus, d’anémones,de primevères roses etc.… Larmes de pluie de la nuit, soleil d’un instant, ces perles de vie, ces poussières d’étoiles de jour scintillent parmi les verts amande des jeunes pousses, des frêles feuilles naissantes.
            Bientôt, nous voici en plaine, la route défile, peu d’intérêt, les panneaux publicitaires des zones commerciales nous agressent, nous avons les mêmes à la maison !.
            Gorizia, ville frontalière. Nous quittons pour quelques temps la « zone euro ». Il est prudent de s’en munir un peu. L’expérience démontre que cette devise est très appréciée en cas de difficultés diverses.
Mais la Slovénie, c’est où ?… De bretelle en rocade, de rocade en quartiers résidentiels, de quartiers résidentiels en zones industrielles, la route semble nous faire faire deux fois le tour de cette ville. Enfin un no man s land, quatre feux rouges, guichets accueillants comme des portes de prison, ALT-DOGANA, pas d’erreur, nous y sommes.
            Ce n’est pas pour dire mais pourquoi ne vois-je jamais les choses comme le reste du monde ?
Nous ne sommes pas dans le bon couloir !
Il nous faut faire reculer toute la file des véhicules qui nous ont suivis naïvement.
Jamais au grand jamais ne suivez jamais Kyfoùin, la surprise est toujours au bout du chemin…
Dans sa cahute, un douanier figé à l’aspect « bouledogue à la truffe terreuse » avait assisté à la scène sans broncher. Cet homme bizarre mais pas idiot puisqu’il est douanier n’avait que les mains qui bougeaient ! Précautionneusement, j’y dépose nos passeports. Seul un infime déplacement des yeux me confirme que nous pouvons passer.
J’oublierai de remercier.
Les mains attendent le suivant… !
            Campagne slovène en arrière des grands axes, quelques micros hameaux de trois quatre maisons non inscrits sur notre carte, nous sommes un peu troublés, néanmoins nous faisons du sud est. Passé un moment, l’ordinateur est allumé sur la planche de bord et vient confirmer notre position. Pas sur la route prévue mais pas bien loin et dans la bonne direction. Alors vogue donc la galère.
            Viennent ensuite quelques reliefs de moyenne montagne, la pluie a cessé, le soleil nous accompagne.
 La nature est fraîche.
 Si la couleur de la vie était celle du vent mouillé sur une planète bleue ?
            La jolie Slovénie s’éteint par une petite route forestière sur les rives d’une souriante rivière. Bonjours la Croatie. Petit poste frontière, douanières élégantes et avenantes puis au poste de police, toujours au féminin, on nous accueille et nous souhaite bienvenue et bon voyage ! Quel plaisir ici de justifier son identité. Cherchant un espace pour passer la nuit, la camionnette des « gendarmettes » nous invite à les suivre. Elles nous indiqueront un endroit certes mais pas super cool, un chantier désaffecté. Nous remercions. Mais dés leur départ, nous regagnons les rives de la petite rivière frontalière. Quelques sourires de villageois étonnés. Peu de camping-cars doivent prendre cet itinéraire détourné.
 Bientôt maintenant, il nous faut gagner un peu de l’intérieur en direction de Plitvice un site exceptionnel au dire des différents guides. La traversée de Karlovac réveille la mémoire de cette malheureuse guerre encore proche. Ruines incendiées dévorées par la végétation, impacts d’artillerie et reconstruction ordinaire mais dans une paix ô combien appréciée. Seuls les sourires manquent encore…Nous pouvons peut-être comprendre cette froide réserve du peuple Croate. Nous progressons à travers forêts et petits hameaux aux noms imprononçables. Il semble que la phonétique de chaque lettre soit retenue ce qui donne à peu prés ceci pour  Vrbousko : « Verboveskao ». Pas simple pour mon copilote. Encore cette fois, c’est l’ordinateur portable sur les genoux qui nous permettra de nous recaler.
A l’approche de Plitvice, des centaines d’affreux panonceaux « zimmer », « rooms » attendent les touristes. Il pleut des hallebardes ! Enfin le parking du National Park où tout y est interdit y compris d’y stationner la nuit sous prétexte de risque d’attaque d’ours bruns. J’affiche bien sûr mon scepticisme sachant que des milliers de touristes débarque ici à longueur d’année par cars entiers. Certes, l’ours est présent dans cette zone mais chacun connaît sa discrétion vis-à-vis de l’homme notamment en Croatie où il fréquente des secteurs bien plus secrets. Nous comprenons mieux ensuite lorsque à la recherche d’un lieu d’escale, on nous refuse de toutes parts en nous priant de nous adresser au seul camping présent géré par le National Park. Petit sentiment d’être exploité. T’arrives le soir, tu regagne le parking d’entrée au petit matin avant les grappes de japonais des tours opérateurs, bref, tu te fais taxer de vingt deux euros juste pour dormir ! Mais…bon…la découverte de ce lieu unique est à cette condition. Pâle consolation, en lisière de forêt, nous découvrons une kyrielle d’orchidées d’Europe.
Au réveil, ciel en deuil mais la pluie a cessé.

La vallée de Plitvice

La vallée de Plitevice est un phénomène rarissime de par le monde. Saturée en sédiment, l’eau de ce torrent tumultueux qui déferle des montagnes à travers la forêt primaire forme avec le concours du relief et de la végétation d’étonnants barrages de travertin créant ainsi de nombreux lacs naturels superposés. Seize lacs sont actuellement dénombrés reliés par des centaines de cascades de la plus modeste aux plus grandioses. En perpétuelle mutation ces amas naturels cèdent de temps à autre, occasionnent de nouveaux amoncellements et renouvellent sans cesse la physionomie de la vallée. Un sentier de randonnée est balisé, sans peine, c’est quatre à cinq heures à découvrir ces décors fabuleux, cette végétation luxuriante. Véritable forêt vierge envahie de mousses épaisses. Arbres morts entrelacés, lesquels se retrouvent pétrifiés à jamais en immersion. L’atmosphère est saturée d’humidité par ces cascades gigantesques, des nuages de vapeur d’eau ondoient dans le sous bois.
L’artiste créateur a composé ici tous les azurs, les émeraudes, les turquoises et les jades de la planète. Vers treize heures, au lac supérieur un terrain plat, quelques tables éparses en bois, un abri vétuste. Sandwichs et gourde sortent du sac, charcut’, fromage, compote et biscuits se faufilent entre les gouttes tant la toiture est vétuste, un réel passe-thé !
La pluie redouble, nous entrons dans ce qui ressemble à un bar prendre un café.
_ Im sorry, nous répond poliment le barman, no possible café, no water !!!
Un comble. De l’eau partout, au ciel et sur la terre et lui, il nous dit qu’il n’a pas d’eau pour faire un café !!!
Nous sortons dépité et bientôt la navette qui assure les retours nous reconduit à travers la forêt dense vers le parking. A la boutique, un DVD intéressant sur le site en guise de souvenir et en route…
            Nous gagnons les montagnes intérieures vers la frontière bosniaque. Un no man s land à perte de vue, de la pierraille, du maquis ras, la pluie toujours à torrent. Enfin quelques éclaircies, la route est étroite, douteuse par endroit, mais ça va à peu prés. A l’orée d’une courbe un panneau routier nous interdit…
…T’as beau être prévenu, tu crises grave !!!
…Tête de mort, tibias croisés, une inscription du genre « NE PRILAZITE. Na ovom podrucju je velika opasnot od mina » …
… Mina ?
 …Mina ?
…Là, tu percute brutal…
…Ces terrains sont bien minés!! 
Alors, t’as compris, les champignons ce sera pour plus tard et ton petit pipi ou plus, tu te le mets sur l’oreille !!! Ce fut ainsi à plusieurs reprises de droite de gauche, sur une zone un peu trop longue à notre goût.
                
En crête, un hameau s’est éteint à tout jamais. Entièrement détruit, incendié et abandonné aux broussailles il rappelle que des hommes ont fait les CONS.
La route perd en altitude, ruines, pierrailles, broussailles, terres oubliées qui n’oublie pas, l’haleine de la mort émane encore sous les restes de charpentes calcinées dévorées par les ronces. Quelques kilomètres plus tard, des panneaux signés de l’Unesco annoncent : National-Park de la vallée de Krka. Deux mondes différents. Même un peu trop… Nous nous présentons pour l’escale vers dix sept heures au parking. Nous sommes reçus par un « Niet » froid et sans appel.
Ok, demi-tour, nous boycotterons et rejoindrons le littoral proche. Les tagages de Sibenik nous dissuadent et c’est un peu plus loin, qu’un accès discret à une plage de galets retient notre attention. Déjà, nous allons en reconnaissance à pied puis nous nous installons pour une nuit paisible en compagnie d’une caravane hongroise et d’un fourgon aménagé autrichien.
Au réveil, le soleil nous a pris de court. Nous longeons cette magnifique côte Dalmate découpée. Nombreuses criques et îles verdoyantes ou désertiques baignées d’une eau cristalline, quelques voiliers croisent. Bientôt nous passons « Marina » où Accalmie le voilier de nos amis Jean Claude et Hélène a hiverné il y a trois ans. « Marina », pas très original pour baptiser un lieu-dit même si une marina y est effectivement réalisée !
Voici bientôt Split puis la « Riviera Markaska ». Lieu huppé pour classe aisée. Tout est à louer, les devises des touristes sont attendues ! Dommage que le béton des hôtels enlaidit la côte malgré les marbres des façades et les rectangles bleutés des piscines privées entre les palmiers élancés.
            Notre impression sur la Croatie ?
            En Croatie, on ne sourit pas… point !
On sait que l’on a un très beau littoral.
Peut-être une femme trop belle et qui le sait. Genre ces mannequins qui, au pas cadencé, vous marcheraient dessus avec toute la suffisance et la prétention du monde dans le regard.
 Les Croates savent que le tourisme est le meilleur moyen pour se relever, alors on l’exploite. Les visages se dérident si tu apportes de la monnaie… sinon passe ton chemin. La sécurité semble acquise, le coût de la vie n’y est pas vraiment bon marché. En exemple, au parking de Trogir, le temps de faire quelques emplettes au marché, nous réglons quarante huit « kunas » soit six euros, soixante dix. Les camping-cars sont refusés en de nombreux endroits. Camping-cars oui… mais au camping. Tu payes donc c’est bon !
L’abstraction de sourires croates acquise, nous admirons cette côte déchiquetée parsemée de mille îles et îlots. Un matin, curieusement, un poste frontière bosniaque confirme une petite incompréhension observée sur les cartes. La seule route d’approche de Dubrovnik est interrompue par une modeste enclave de littoral bosniaque. C’est d’ailleurs le seul accès à la mer de la Bosnie Herzégovine. Puis bientôt, de nouveau nous repassons en Croatie. S’agissant de la seule route pour Dubrovnik, nous comprenons assez mal cette interruption bizarre dans le territoire croate.
Kyfoùin pénètre dans la place forte de Dubrovnik le douze mai. Inutile de rechercher un plan gratis ! Un camping est indiqué, les emplacements sont larges et les sanitaires satisfaisants. Un calage sérieux s’impose car le dénivelé est important.
 Le bus n°6 nous conduit au centre historique où toute circulation est prohibée. Les imposantes fortifications massives émeuvent. Datant du XIIe siècle, l’état de conservation malgré siècles et conflits imposent le respect et laisse coi. L’architecture de ces édifices accrochés pour l’éternité à leur rocher est saisissante. Nous apprendrons que la majestueuse fontaine du XVe située à l’entrée fut protégée des bombardements de 1991-1992 par des monceaux de sacs de sable. A admirer aussi les grands pavés de calcaire blanc de la grande rue, patinés et lustrés par les ans, luisant sous la lumière rasante de cette soirée sympa. Les ruelles non plus ne manquent pas de charme, le décor rappelle un peu l’ambiance des bourgs de l’île de Gozo dans l’archipel maltais avec une touche napolitaine par le linge qui s'étale aux fenêtres. Petit détail rigolo, de chaque côté, au-dessus de chaque fenêtre, dans une pierre proéminente est sculpté un trou qui aidait aux déménagements en y glissant des cordages. Pas fous les anciens ! Le déclin du soleil voile d’or les façades des palais dans une toile renaissance, rare émotion avant de rejoindre notre logis.
                                                                                                                                                                         --
                                                           Dubrovnik
 
Le lendemain matin, bus n°6…
Déjà, quelques cars répandent leurs grappes de touristes des quatre coins de la planète. En rade, un paquebot immaculé, différent de celui de la veille déverse à son tour son armée cosmopolite bigarrée. Dubrovnik est mondialement reconnu.
Le « Routard » conseille vivement le parcourt des fortifications. Des guides audio en option sont disponibles. Nous apprécions toujours ces appareils qui permettent de vivre chaque étape de la visite. Quelques fois d’usage fastidieux mais toujours intéressant.
Il est stupéfiant d’apprendre comment fut défendu et comment prospéra cette ancienne citée. Déjà au IXe siècle une petite république était baptisée Raguse. Plus tard, l’aristocratie s’installe, puis un modèle social avant l’heure prend forme. Il est dit que l’élection du recteur à lieu chaque mois afin d’éviter la corruption (à méditer !). La ville s’enrichit grâce à une marine marchande dynamique et les échanges florissants entre l’orient et l’occident. Nous sommes étonnés d’apprendre qu’à l’époque déjà, existait à Raguse un orphelinat ainsi qu’une maison de retraite médicalisée, établissements financés par les revenus de cette petite république prospère et innovante en terme de communauté sociale. Il est à noter que les fortifications de Dubrovnik ont encore participé à la protection des populations en1991. Durant cette CONNERIE des hommes, beaucoup de maisons et monuments divers ont été détruits. Pour une reconstruction comme à l’origine, l’Unesco a fait revivre dans la ville voisine les manufactures de tuiles romaines en terre locale formées à la main sur le genou et cuite au bois. Chaque monument est ainsi couvert dans l’unité des tons flammés à ocres de l’époque. Pour les maisons d’habitation, et bien cocorico, c’est à Agen qu’une entreprise a assuré la fabrication de ces tuiles particulières ! Il est vrai qu’en y regardant de plus prés, depuis les hauteurs des tours de garde, les toits de Dubrovnik ne ressemblent à aucun autre.
Au retour, grâce au 220 volts, quelques bricolages restés en instance. Douches à volonté et détente.
Mais, Françoise s’inquiète…
…Néanmoins au soupé, potage de légumes frais moulinés avec saucisse fumée…Royal !
Il est une heure du matin quand mon équipière trouve que j’occupe tout le lit ! Jusqu’à trois heures, ça remue, c’est nerveux, elle ne se rendormira pas…
Le Monténégro et l’Albanie l’angoisse…
…C’est cauchemar…
…C’est « les boules »…
…Allumé la lumière, point de côté, un petit comprimé pour faire passer… Dans sa tête ça cogite, ça médite, c’est ciel d’ardoise.
 Au réveil, le soleil rayonne mais l’ambiance est plutôt nuance brume sur la Tamise. Une pointe de sanglot sur les lèvres, Les yeux couleur quai de gare désaffecté, elle m’élabore un plan délirant pour éviter ces deux états. Soit reprendre un ferry pour l’Italie puis un autre pour la Grèce, voire remonter par Venise et redescendre en gros trois mille kilomètres !
Je rassure bien depuis une semaine mais le désarroi s'accroît et je suis à cours d’arguments.
Dans l’urgence, un SMS est adressé à un couple d’amis voyageurs actuellement en Israël qui aurait franchi l’Albanie par la route il y a quelques mois. Par où sont ils vraiment passés et comment l’ont-ils ressentis ?
Réponse dans l’heure qui ne résout rien. Le texte est flou, ils nous parlent de ferry et d’un accueil fabuleux en Israël.
            Et nous voici penchés sur les cartes.
            Deux stratégies naissent.
            La première respecte l’idée de départ. Traverser et découvrir cette mystérieuse Albanie en évitant semble-t-il la zone frontalière Albano Macédonienne. Pays qui oublie la démocratie et les droits de l’homme. Dictature absolue, police omniprésente .Terre de misère cerclée par l’eldorado européen. Faut-il assimiler le peuple albanais a ces boat people et autres clandestins errant vers les divers « Sangatte » d’Europe ? Un homme en fuite, traqué, réagira certes violemment, tel un fauve qui doit assurer sa liberté ou sa survie. Mais je reste convaincu, à tort ou à raison, que ce peuple soumis à une discipline de fer depuis des décennies dans son univers propre ne se comporte pas ainsi.
            Françoise doute… Toi aussi peut-être…
…C’est compréhensible.
La variante possible est un passage par le Monténégro, la Bosnie Herzégovine, la Serbie, la province du Kosovo puis la Macédoine pour entrer en Grèce. En fait, pas tellement plus long en kilomètres mais de nombreux postes frontières, quelques zones dévastées assorties de terrains non encore déminés.
Les délibérés se font désirer…
…Au regard de la Slovénie, de la Croatie, de notre bref passage en Bosnie, le « conseil des sages » décide que le deuxième itinéraire serait le moins pire !
Va savoir !
Le temps passant, la difficile décision prise, il faut nous décider à lever le camp. Je règle le camping. J’en profite pour questionner le responsable sur notre projet. Pour lui, « no problème », OK, merci. De son coté, mon équipière s’enquière de quelques renseignements autour d’elle. Comme s’il était utile de conforter son inquiétude, tous sont ébahis par notre projet. Pour chacun d’eux, Dubrovnik est le terme du voyage, pas question d’aller se risquer au-delà et tous rebroussent chemin vers le nord. Il faut néanmoins souligner que ces valeureux camping-carristes sont des papys mamys aux douleurs vaillantes qui coulent une retraite tranquille entre chien-chien et récolte des légumes du jardin. Alors, pour eux, partir six mois en camping car ou en voilier au-delà des contours de l’Europe d’aujourd’hui tient de l’aventure de quelques pionniers aussi illuminés qu’inconscients !
Bref, il faut prendre la route. Passé Dubrov effectivement, le tourisme s’amenuise. Nous faisons le plein afin de dépenser nos derniers Kunas*
Premier poste frontière Monténégrin. Le douanier est cool, nous lui demandons si l’itinéraire choisi est sain.
__ Ok, no problem…
Merci, ça fait toujours plaisir à entendre.
Il est treize heures, un petit bourg en rivage, un parking ombragé, ok pour une petite bouf’. Discrètement, nous observons les gens manière de se faire une première idée. Sourires et décontraction nous rassure un peu. Puis flânant en curieux, nous remarquons que les prix sont exprimés exclusivement en euros. Bizarre pour un pays non européen et peu ouvert au tourisme. Vraiment bizarre.
La route étroite chemine dans le relief et nous conduit à Kotor, véritable fjord norvégien où la mer pénètre par un dédale infini le coeur des montagnes couvertes de forêts épaisses. Au détour d’une échancrure apparaissent les remparts de cette vielle ville sertie dans ses murailles énormes gravissant la montagne abrupte pour terminer leur course dans l’eau bleue. Le spectacle est grandiose. Ces falaises qui plongent dans la mer avec ses fortifications laissent imaginer un peu « Aigue Morte chevillée aux flancs d’une aiguille du Midi plongée en Adriatique »
Une halte s’impose.
Petite visite de la vieille ville, (de toute façon, il n’y a pas de ville nouvelle !) des monuments remarquables, palais et églises de valeur de jolies fontaines toujours en service mais l’ensemble témoigne d’un manque de moyen pour en assurer la pérennité.
L’Unesco a « oublié » Kotor… Merci d’y penser bientôt…
Sans monnaie locale, nous nous enquérons d’un distributeur. Sans aucune notion de la valeur de l’unité monétaire, la prudence nous invite à pianoter tout doux sur le montant demandé. Et… bingo… qu’est ce qui descend ?
Des euros !
A priori, il n’y a pas de monnaie monténégrine ni serbe. L’euros a cours partout dans le commerce comme dans les banques. J’avoue ne pas avoir tout compris mais pour nous c’est vachement cool.  
            Un petit bout de quai tranquille, un resto sans prétention, un couple de voyageurs autrichiens en fourgon aménagé…
__ Vous, dormir ici ?
__Ya ya !
Il ne nous en faut pas plus pour notre première nuit au Monténégro. Nous nous installons en voisin du fourgon.
En terrasse pieds dans l’eau, une salade Serbe ! (Qu’est ce que c’est une salade Serbe ? et bien fait comme nous vas-t-en donc voir sur place !) Des calamars pour moi, une truite pour madame, un petit chardonnay du pays… Princier ! Pour couronner l’ensemble, à deux pas, la sentinelle de l’ambassade de Croatie veille.
Le soir, petit tour en ville, c’est samedi de Pentecôte, beaucoup de jeunesse insouciante, des nanas sexy comme ce n’est pas permis ! L’une d’elles marche devant nous, pantalon blanc moulant de chez… moulant… Françoise affirme l’absence de petite culotte ! et si c’était vrai ?
Ah ces voyageurs se disant à la découverte des peuples et de leur culture !!!
De retour, la sentinelle veille sur nos rêves.
            Contact vers huit heures. Contourner le pays des aigles* promet pas mal de route de montagne pas forcément confortables. Effectivement, de vallée en vallée, nous gagnons l’intérieur de la Serbie par des chaussées souvent exécrables. Des travaux fréquents interrompent la progression. Les nids de poules sont de plus en plus nombreux, revoici l’enfer de la Roumanie de 2004. Plusieurs contrôles de police, passeports, assurance, carte grise. Le permis ?... tout le monde s’en fou ! D’ailleurs les ex-yougoslaves conduisent comme des kamikazes !
Un flic ou douanier, un peu plus pourri que les autres contrôle d’une main et tend l’autre avec une insistance inquiétante en baragouinant en anglo-serbe. Visiblement il réclame un bakchich…
…Chez nous on ne connaît pas trop… Qu’est ce qu’il veut au juste ?
__Françoise, passe moi une bière…
Et que je te lui fourgue une Gold bien française qu’il regarde avec interrogation en l’embarquant après un « Ok » salutaire.
            Vers treize heures, nous quittons cette mauvaise route de Belgrade pour la province du Kosovo non sans avoir été bloqués par un chantier de dégagement d’un glissement de terrain. Nous approchons de Mitrovisca où les stigmates des combats sont encore bien présents. Un moment, nous longeons un lac artificiel où quelques chalets installés sur des barges et chichement décorés apportent une petite note de bonheur réveillé. Seulement, au détour d’une courbe, la réalité nous explose au visage par la présence des restes d’un pont bombardé. Un passage sommaire est assuré à titre provisoire par un remblai déchargé là en vrac. Roches émergeantes, boue, ornières démentielles sont franchis au pas en choisissant au mieux les options les moins pires ! Heureusement, seulement deux à trois cent mètres sont à parcourir. La vaisselle s’en souvient encore !
            Mitrovisca approche quand un barrage de police plus sérieux que les autres apparaît. Malgré cela les barrières sont levées. Un préposé occupé avec un vieux camion semble me faire un vague signe de passer. Lentement nous nous éloignons quand des hurlements cinglent de l’arrière.
__Halte !!!
__Non de dieu !!!... c’est pour nous…
Françoise :__Jacky, t’as rien compris. « Halte » il a dit le monsieur en uniforme.
__Oh, im sorry
__Passeports please…et direction Policjei bureau !!!
__Euh, oui, oui, msieur…
Contrôle des tampons d’entrée en Serbie puis, « vous venez d’où ? vous allez où ? »… Puis doucement, ça se déride. Notre véhicule ne passe pas inaperçu ici et voici nos interlocuteurs qui nous offrent des biscuits !
Du jamais vu !
__Ok, good by
Moins d’un kilomètre plus tard, dans des baraquements de chantier, un nouveau poste de douane. Contrôle, passeports, papiers etc…
Mais au fait, de quelle douane s’agit-il ? Normalement, au dire de nos cartes, nous ne changeons pas d’état ici. Qu’est ce que cette histoire ? Les uniformes portent encore le terme « Yugoslavia », ça existe encore ça ? L’équipage de Kyfoùin est chagrin. La Macif est formelle, jusqu'à ces dernières années, elle ne couvrait pas les provinces qui restaient sous appellation Yougoslavie. Alors où sommes nous arrivés réellement ?
Le douanier à la mine un peu patibulaire nous dit « ok ». Alors en pareil cas on ne pose pas de question, on se casse…
Passé une cinquantaine de kilomètres, nouveau poste, contrôle, police, douaniers aux tenues bizarres.
__Halte, passeports please… où allez vous ?...
… Impossible d’expliquer… Nous lui déplions la carte d’Europe et nous salue d’un « Ok » bienveillant.
Nous en profitons néanmoins pour lui faire part de notre désir de bientôt chercher une halte pour dormir en paix.
__Please, no problem security for…dormir?
__ No problem, good security.
Merci, ça fait toujours plaisir à entendre même si le doute subsiste.
Quelques encablures passées, nous faisons une petite halte pour essayer de comprendre d’après les cartes dans quel pays sommes nous véritablement. Il n’y a guère d’équivoque, la nation semble toujours être la Serbie, province du Kosovo. Y a-t-il concordance sur le terrain ? Dans le doute, nous redoublons de prudence jusqu'à la frontière macédonienne.
            Enfin Mitrovisca est atteint. Un peu la surprise. S’il demeure un certain désordre visuel dans les abords et les rues, une kyrielle de maisons nouvelles sont rebâties. Bien sur, le standing est au minimum, c’est béton et briques brutes, manque les crépis, les clôtures. Reconstruction hâtive mais la jeunesse est joyeuse, chacun cherche à s’en sortir. Là on cultive, là on répare un peu tout, là on nettoie les rares véhicules de passage, ici on ouvre un petit commerce et ainsi va la vie après la …FIN.
Après l’intersection de la route de Pristina, le décor change. Ruines calcinées, bâtisses éventrées, immeubles squelettiques agonisants parmi les barbelés rouillés et les ronces qui gagnent.
Ici, l’Amour a reculé de plusieurs âges…
Les blindés de la KFOR et les véhicules des nations unies sillonnent en tout sens. Le décor est majoritairement militaire, les casernements des casques bleus battent pavillons Finlandais, Suédois, Français etc.…   
… Des détachements de toutes nationalités veillent.
Dormir ? où ? dans cette ambiance…
Néanmoins, nous considérons la région comme sûr.
Pourquoi ?
Simplement que depuis plusieurs années, les casques bleus et autres organisations internationales se chargent de maintenir une totale absence de tension entre les différentes communautés. Ici pas de zonards errants en banlieue, pas de tagages. Seulement des hommes, des femmes et des enfants qui souhaitent s’en sortir bientôt, avec à l’horizon, être annexé à l’Europe.
Oui, bien sûr…
… Mais tout de même… ou dormir ?
Ici, on n’attend pas vraiment les touristes. Depuis Dubrovnik, pas un camping-car à l’horizon.
__Jacky, stop ! Là, à gauche, un parking « TIR* »
Je bloque, traverse la route tout en laissant passer un blindé qui paraît pressé de rentrer au bercail. Le décor est consternant. A gauche, une centrale à béton rouillée, à droite, un amas de carcasses de vieux camions décomposés. Le parking est immense, nous pouvons nous éloigner du bruit de la route et un poste de garde est fonctionnel, ça rassure.
Deux camions turcs transfèrent leur cargaison de fruits et légumes. Je m’approche, salue et la conversation s’engage. Les traits sont détendus, on nous offre des tomates et des poivrons. Cela sent déjà l’accueil remarquable du peuple turc.
Sécurité assurée, la nuit sera sereine sauf qu’au petit matin le passage de plusieurs chars de la KFOR font vibrer le terrain dans un vacarme d’enfer.
Un peu brutal le réveil !      
Pristina nous offre un visage de reconstruction bien lancée. Curieusement, le boulevard principal est dédié à Bill Clinton, son portrait géant recouvre toute la façade d’un immeuble de dix étages. Il est a supposer que l’homme mérite cet honneur. 
Plus tard, la route s’effectue sans trop de surprise, à travers des vallées verdoyantes, nous descendons vers le sud. Kyfoùin est méconnaissable, jets de boue et nuées poussiéreuses jouent les camouflages de l’Afrikakorps. Il serait bon à laver bientôt. Dans chaque village, nombreux sont les hommes qui attendent sur le bas côté leur petit Karcher à la main à disposition d’un éventuel client. Si notre obole peut les aider alors c’est avec plaisir que nous leur proposons de nettoyer Kyfoùin. Alors, avec ardeur et à deux, ils nous shampooingnent le véhicule l’un va jusqu'à monter sur le toit, la mousse écume de toutes parts, le voici comme neuf pour cinq euros. Nous distribuons quelques biscuits aux enfants qui remercient par des sourires intimidés.
Quelques minutes plus tard : douane. Nous quittons sans trop de formalité ce que nous pensons toujours être la Serbie car les douaniers sont des personnels des nations unies pour faire notre entrée en Macédoine dit aussi : FYROM. Ce sera le dernier état de l’ex fédération yougoslave avant la Grèce.
Skopje et rapidement atteint. Comme toutes les capitale elle affiche son lot de bidonvilles miséreux en périphérie. Nous n’aimons guère sillonner ces grandes citées vêtues des loques des traînes misères. Quelques heures passent, un tronçon d’autoroute de seconde classe, une petite aire dédiée à un site antique, treize heures, petite halte solitaire. A l’écart, un petit bistrot tout propre attend son premier client. Une échoppe de souvenir bien tenue, nous choisissons quelques sujets modestes présentés par deux jeunes femmes aimables et élégantes. Quelques bouteilles de vin local gagnent la soute et en route… Il faut faire du sud !
Vers seize heures, la porte de l’Europe se dessine. La Grèce est atteinte, on se sent presque un peu chez nous. Encore une petite heure de route. Bientôt, sur la droite, un panonceau discret indique l’accès à un lac. Un chemin de terre, une voie ferrée un peu hard à franchir et nous voici installés sur la rive, vue imprenable sur un panorama superbe.
            Quelques pêcheurs à la ligne sont présents. A y regarder de plus près, on s’aperçoit qu’ils remontent une jeune carpe à chaque lancé. C’est la pêche miraculeuse. Nous ne comprenons pas tout, seulement l’impression d’un alevinage massif du matin or il n’en est rien. Jusqu'à la nuit tombante, nos pêcheurs pratiquent avec le même succès.
Nous remarquons la présence d’une multitude d’oiseaux notamment des échassiers de races diverses ; hérons cendrés, hérons pourpres, crabiers jaunes au bec bleu, aigrettes, grèbes huppés et j’en passe. Le moment est favorable pour s’essayer à l’apprenti photographe animalier. Cet appareil, au zoom paraît-il si puissant, qui nous donna tant de sueurs froides, durant ses essais, lors de son achat, trois jours avant notre départ. Merci encore au passage à Michel Vallée qui m’a accordé une matinée entière afin de vérifier la compatibilité dudit appareil avec notre PC portable. Tout cela pour admettre que notre ordinateur fringant de ses cinq printemps est dépassé, autant dire vieillard ! Son remplacement est fortement conseillé si nous voulons exploiter au mieux nos photos de voyages. Souvenir noiraud et belle envolée d’euros ! Toujours est il qu’en soirée, quelques vues intéressantes sont effectuées.
Au crépuscule, la solitude nous enveloppe, seules quelques grenouilles croassent encore pour s’assoupir une à une. Endormi déjà d’un œil, le bruit d’un véhicule qui dévale pleins phares en balayant le lieu vigoureusement nous surprend. C’est la Police qui fait sa ronde. Morphée nous étreint.
            Au lever du jour, encore endormi au neuf dixièmes, la baie de la chambre donne droit sur le lac. La vie grouille déjà. Les poissons mouchent et bondissent de toute part. Le nénuphar à l’œil encore mi-clos. Crabiers, grèbes et autres foulques s’ébattent dans un matin délicatement embrumé. Soudain, mon attention est captée par une vue furtive, un plus gros spécimen discret derrière un mamelon de digue en ruine…
…Mais si…
__Françoise, regarde là-bas derrière la vieille digue…
__Oui, Oouuiii… des pélicans !
Plusieurs individus nagent là, patauds plongeant vigoureusement l’imposant bec pour le festin du moment.
Le pare brise panoramique de Kyfoùin précédé de sa planche de bord démesurée permet l’installation de l’appareil photo sur son trépied. Il suffit simplement de rester discret, zoomer et mitrailler à volonté. Deux heures durant, c’est jusqu'à douze pélicans qui évoluent sous nos yeux mêlés à cette multitude d’espèces présentes ici.
 
Soleil en ascension, petit déj’ dehors, quelques pêcheurs arrivent, nos pélicans s’éloignent sans hâte pour disparaître dans la mangrove distante.
Départ un peu attardé, quelques courses, des fruits et légumes au village et maintenant route à l’Est. Déjà quatre mille kilomètres et encore plusieurs jours de route avant de retrouver notre Kyf à Kusadasi.
Vers treize heures, la mer réapparaît, quelques camping-cars italiens sur un parking de plage nous attirent pour le repas. Nous apprenons qu’ils rentrent d’un périple de plusieurs mois en Iran. Dommage que la barrière de la langue nous interdise d’être plus précis dans cette conversation, ces équipages sont sympathiques et pour nous qui souhaitons apprendre, c’est une mine de renseignement incomparable.
C’est vers quatorze heures le lendemain que l’Europe se referme dans le sillage sur les rives du fleuve Evros qui marque la frontière avec la Turquie. Les douaniers sont des douaniers, les policiers sont des policiers, néanmoins, les rapports sont courtois et la bienvenue nous est souhaitée.
Un peu perdu dans les heures en Grèce, Françoise est encore à l’heure française, moi, toujours en heure d’hiver, persuadé d’être enfin ici à l’heure juste. Pourtant, depuis deux jours, il nous semblait que la nuit venait bien vite. Dix neuf heures, dix neuf heures trente, mais bon, c’est tout…
Je profite de l’occasion pour demander au douanier l’heure locale. Il m’annonce seize heures cinquante au lieu de quatorze heures cinquante à ma montre ! Confirmation sans appel que le Jacky est toujours fâché avec le sablier !
Il n’en demeure que ce foutu temps n’arête pas de passer et il nous faut trouver un emplacement pour dormir en paix. Sur les rives du détroit des Dardanelles, un camping plus que sommaire nous demande quinze euros. Il nous prend pour des touristes ! A cent mètres, une ruelle étroite à gauche, quelques châtaigniers chatouillent le crâne de Kyfoùin. Nous demandons aux riverains la permission de dormir devant la maison.
__ No problem…
Nous remercions, la journée est avancée, nous resterons discrets.
            Le lendemain nous conduit à Canakale, point de départ du bac pour franchir le détroit des Dardanelles. L’engin est un peu vétuste, le courant bien marqué, des cargos en direction d’Istanbul et la mer Noire croisent en tout sens mais finalement, mieux vaut ne pas trop regarder et tout se passera bien. Izmir est bien indiqué, mais c’est encore quatre cent cinquante kilomètres de tôle ondulée, de route défoncée, de conduite éprouvante avec de nombreux camions multicolores, kamikazes. Les règles de priorités sont sans équivoques, c’est le tonnage qui compte alors tu laisses passer sans broncher !
            Vers midi, une maigre rivière en contrebas, un chemin de pierraille raviné, nos plaques de désensablement vont-elles sortir de leur coffre ? Quelques centaines de mètres et voici un joli emplacement.
 Petite cascade, petit plan d’eau puis le cours de la rivière s’égare dans les champs de coton. Store, chaises, tables s’installent. C’est en observant un mouvement suspect de roseaux que je remarque, posé sur une roche affleurante une tortue d’eau douce de belle taille qui se chauffait au soleil. Trépied, zoom maxi et hop… dans la boite ! M’approchant, elles étaient finalement assez nombreuses. Mais aussi assez farouches et pas faciles à clicher. Qu’importe, me voici à ramper dans les broussailles, les pieds nus à vif dans les chardons !!! Mais satisfait de réussir
quelques images singulières.
                                                
Le soir, nous laissons cette route infernale pour trouver la quiétude d’un parking en bordure de plage d’un petit village côtier sans prétention.
            Ce sera finalement le vingt mai que Kusadasi était atteint après 4965 km d’un début de voyage déjà riche. Sur un quai au fond du port, Kyf, était sage en compagnie de son vieil ami Accalmie de Jean Claude et Hélène. Après-midi, ballade en ville manière de se remettre dans l’ambiance et reprendre nos marques.
            Le matin, sans tarder, le « deshivernage » débute. Débarrasser l’intérieur, nettoyer et réarmer. Remonter le nouveau presse étoupe de Séb. Et là, petit souci. Au moment d’accoupler le moteur, un désalignement évident apparaît. Grossièrement, un centimètre d’écart. Sans autre explication notoire, je soupçonne un affaissement des silentblocs. Et me voici à faire le serpent en fond de cale à régler par demi seizièmes de tour la hauteur de l’ensemble. Pas facile à nos âges ! Mais satisfait d’y parvenir malgré l’encombrement indescriptible de l’endroit. Tu as toujours une durite qui gêne, un câble de commande qui te torture l’épaule et cette putain de clé plate qui te glisse des doigts pour aller s’échouer au plus profond de la cale. Les lunettes aussi qui se défilent car évidemment la partie se joue tête en bas !
L’arrière du moteur réglé, je constate avec effroi qu’à l’avant, les deux tiges filetées de seize sont cassées net à la soudure sur leur platine. Depuis quand naviguons nous avec notre moteur épris ainsi de liberté ? 
            Restons calme…
            …Il faut réparer…
            …Intense réflexion… (Accessoirement ne pas déranger !)
            … on peu réparer…
            But du jeu : trouver deux grands boulons de seize, faire percer à dix sept les anciennes platines et les sabots du support ; trouver quelques fortes cales de bois qui avec un système de levier permettent de soulever et replacer précisément le moteur.
Deux jours plus tard, passé quelques acrobaties et courbatures, tout était en place. Le cône de l’arbre d’hélice glissait harmonieusement dans son logement. La sagesse commandait d’attendre plutôt le lendemain matin et redoubler de réflexion avant de donner un coup de démarreur pour vérifier que tout tourne rond.
            Quelques instants avant le repas du soir, deux hommes s’approchent du camping-car. Françoise, l’anxieuse de service m’envoie les recevoir, persuadé qu’il s’agit de responsables du port venu nous signifier de ne pas rester ici en stationnement permanent. Hors de moi une telle pensée, je salue poliment deux américains sympas qui me baragouinent durant dix minutes des paroles d’amitié en m’offrant un paquet de biscuits au chocolat !
__ !!!!????… 
Sympa, certes, mais encore une fois, pas tout compris.
Vêtus d’un short, curieusement, l’un d’eux était chaussé de bottines fourrées en peau de mouton ! Nous l’avions remarqué précédemment déambuler de la sorte.
Aujourd’hui, nous saluons leur geste. Pourquoi cet humble présent ? Pourquoi nous ? il y a des globe-trotters partout dans le port…
… Encore une fois, pourquoi nous … ?
…C’est ainsi.
Enfin la mise à l’eau est fixée le lundi trente mai. Nous apprenons par un E-mail que des émeutes graves ont lieu à Perpignan. Nous en sommes indignés et cette fois, pas particulièrement fier d’être Français.
            De passage aux sanitaires du port, un homme enfoui sous sa mousse à raser m’interpelle d’un… « hé là, capitaine du Kyf ! »
Me retournant, des « Kyf » y en a qu’un, en arrière plan de la mousse, je devine mon ami Emile dit « le Suisse » skipper du voilier Targui ; connu il y a plusieurs années lors de notre premier grand départ de St Cyprien pour la Grèce et revu quasiment chaque année, tout à fait fortuitement au fil de nos pérégrinations en mer Ionienne puis en mer Egée. C’est toujours une joie de retrouver sans s’y attendre l’un ou l’autre de tous ces baroudeurs. Chacun y va de ses dernières aventures ou de ses dernières infos lors d’une petite bouf’ improvisée. Faisant route au nord, il manquait à bord de Targuy les cartes de l’Egée du nord. Nous lui prêtons volontiers. Nos routes pourtant inverses se croiseront malgré tout bien un jour.
            Jeudi matin hésitant. Réveil un peu flou. Nous sommes prêts mais finalement, nous voici au marché de Kusadasi, pour parfaire nos réserves de fruits et légumes.
           
Kyfoùin est bien garé dans l’enceinte gardée du port, nous en avisons les responsables qui approuvent. Par précaution, du raticide est parsemé de-ci de-là par prévention. Encore un conseil d’un couple voyageur qui à donné dans le genre « rongeurs qui bouffent tout »
Départ demain matin. Sauf contre ordre. Un peu comme à l’armée, après un ordre, attendre le contre ordre pour éviter le désordre !
Quelques adieux à cet équipage Marseillais qui habite sur leur voilier qu’ils ont construit aussi il y a bien longtemps. Effectivement, après avoir bien navigué, ils ont jeté l’ancre ici voilà dix huit ans ! Si t’as besoin d’une adresse, alors va trouver Jean Pierre et Marité.
Marité… ? Oui oui, même gabarit !
            Neuf heures, ouverture de la capitainerie pour les paperasses et Kyf vire le môle de la grande jetée. Mer belle, jolie brise. Les quatre à cinq nœuds sont tenus, la navigation s’annonce agréable. Régulièrement je contrôle les fixations du moteur et l’arbre d’hélice. Tout va bien, sous voiles, moteur débrayé, l’arbre tourne librement à l’envers sous la simple action des filets d’eau. C’est l’assurance d’un parfait alignement.
            L’île Grecque de Samos est en vue. Je relis les instructions nautiques ; un passage est délicat, des hauts fonds existent, un courant violent est parfois observé, le balisage est souvent sommaire, alors prudence et méthode. Ultime vérification de la mécanique.
            Tiens, l’arbre a reculé un peu…
            C’est juste à ce moment précis que je l’ai aperçu…
            …Oh, très brièvement… mais j’en suis sûr, je l’ai bien reconnu. Le petit diable noir à la queue velue armé de son trident de cinéma s’est encore embarqué clandestinement ! Cette fois, il jette son sort sur notre arbre d’hélice qui, par manque d’une simple goupille s’éprit d’un brin de liberté jusqu’au moment ou sous mon regard impuissant sa clavette chute tout naturellement dans les fonds. Instinctivement, je place une pince étau sur l’arbre afin de retenir celui-ci et ne pas le perdre définitivement par trois cent mètres de fond.
Mais seulement, nous voici avec un moteur désaccouplé et un passage délicat devant l’étrave.
Pas un drame au demeurant, la mer est à peine formée, une petite brise est établie. Mais néanmoins, doucement, notre route s’oriente vers le lit du vent et le détroit entre Samos et le continent ne me dit rien qui vaille. S’engager ici sans moteur avec une brise qui peu devenir capricieuse voire virer de cent quatre vingt degrés dans l’heure n’est pas très sérieux. Dommage car le port est à seulement six milles. La sagesse commande de virer de bord et revenir sur Kusadasi distant de onze à douze milles. Nous en connaissons parfaitement les abords, la passe et y entrer à la voile est chose faisable. Pointu… mais faisable.
            Pas gaillards par cette contrariété de notre petit diable noir, la consolation se fait en relativisant. Certains de nos amis étant aux prises avec les dragons de ces maladies dites « longues » Combats quelques fois inégaux où certain triomphent sans triomphalisme et d’autres que le dragon dévore… Daniel… mon ami… nous te saluons de la planète bleue.
            Je disais donc pas gaillard, gaillard. Treize heures, une banane, laquelle fait quelques bulles… un petit cake aux fruits et ça ira…
            Le vent tombe complet à six milles du port. La houle résiduelle (0,80 /1m) nous ballotte inconfortablement par le travers et nous fait dériver. En avant d’un petit cap rocheux et mal pavé, un chasseur sous marin confirme mon observation de la couleur de l’eau qui témoigne de fonds irréguliers voire de roches faiblement immergées.
…Et ce vent qui nous lâche.
…Et cette houle qui nous déporte inexorablement.
Nous envisageons un moment de mettre le zodiac à couple et doucement déhaler ainsi Kyf vers des eaux plus saines. L’amplitude de la houle me fait hésiter longuement, quand la sueur du visage me fait infimement ressentir comme un impalpable zéphyr. Voiles réglées au micron, Kyf, centimètre par centimètre, progresse. Des centimètres il en faut pour gagner le port mais lentement l’erre s’améliore, la barre est douce et la manœuvre reprend tout son intérêt. Kyf s’éloigne des dangers, la digue du port est en vue. A un demi mille, Françoise propose d’appeler la capitainerie pour obtenir de l’aide une fois dans l’avant-port. Moi, pas très radio, je la laisse opérer si elle le souhaite préférant me concentrer sur le bon déroulement des manœuvres, réglages, barre, négocier la passe et réduire la voilure car maintenant, c’est un comble, il faut ralentir ! Et c’est ainsi que le combiné en main, mon fidèle petit marin pianote sur le clavier et dans un anglais des jours fastes avise les autorités de notre arrivée sous voiles et peu manoeuvrants d’ici quinze à vingt minutes, moteur inopérant. Si un bateau de service pouvait, dans l’enceinte du port nous aider à nous placer à quai, ce serait bien.
__Ok Kyf 2 no problem.
Juste deux mots : chapeau bas!!!
            Dans l’avant port, nous manoeuvrons aisément et le « boat service » nous place au quai que nous venions de quitter le matin même. Il est seize heures.
            Première démarche, un petit repas, frugal, mais avec cependant salade, fromage, dessert et vin de pays.
            Eh oui, à bord de Kyf, c’est ainsi !
            Premier constat, on peu travailler à flot, inutile de sortir le bateau de l’eau.
 C’est les euros qui frétillent ! La caisse du bord nous fait de l’anémie chronique.
            Malgré que l’accès ne ce soit pas amélioré, le démontage est opéré bientôt suivi d’une longue et profonde réflexion (ne pas déranger !) qui occupe le reste de la soirée. Il me faut palier à l’absence de goupille sur ce foutu boulon d’extrémité d’arbre qui se dévisse dans la joie et l’insouciance. Concevoir un système simple, réalisable à bord et si besoin est, réparable en mer.
            Finalement, un petit resto de quartier découvert l’an dernier avec Jean et Marose nous détendra pour que la nuit soit sereine.
            Le matin, après deux petites heures de travail, le problème semble réglé par le perçage de part en part de l’indiscipliné, associé à un calage réalisé par deux rondelles inox et la confection d’une sorte de grande goupille munie d’un œil repris sur un écrou du tourteau. Les essais à quai donnent satisfaction. Pour la suite, il faut faire confiance, nous verrons…
            Quai voisin, un pavillon français avait attiré notre attention. Viviane et Fernando, accompagné d’un voilier ami, étaient aussi en carafe depuis trois semaines. Bris de la ferrure d’étrave, puis problème moteur. A régime soutenu, l’échappement tenait de la centrale nucléaire, tout le quai disparaissait sous la fumée de Fernando !
Je risque une question toute bête.
__Dit, Fernando, y a pas trop d’huile dans ton moteur ?
…Je passe inaperçu.
Le mécano du coin lui change les injecteurs…
… Liasse d’euros sans résultat.
Le mécano du coin démonte réservoir et alimentation…
…Liasse d’euros sans résultat.
Le mécano du coin dit : faut sortir le moteur…
Fernando entre en transe… va voir Paul… va voir Jacques…vient voir Kyf… va voir l’allemand du bout du quai qui a un ami qui connaît le diesel…
…Fernando se consume !
Finalement, c’est le copain d’un bateau voisin, un français qui va venir au chevet du diesel belliqueux. Méthodiquement, phase après phase, le docteur invite Fernando à attendre un peu avant de se laisser plumer par ce prédateur.
Il l’invite à refaire une vidange complète et voir ensuite.
__Ton moteur ne présente aucun signe grave de défectuosité.
Néanmoins, la jauge indique un dépassement de deux litres d’huile.
Mauvais ça…
…Mais au fait, n’avais je pas soulevé la question tout à l’heure ?
Le jour s’amenuisant, nous prenons congé.
            Au réveil, amarré devant nous, un élégant voilier en bois verni, méticuleusement entretenu tire doucement sur ses amarres. Deux hommes et une femme, nationalité américaine, port prétentieux…
… si si, ça se voit au premier coup d’œil.
Absence de pavillon national, faute grave d’éthique navale. Aucun cas n’est fait de notre « Morning » lancé pleine cible. Juste un insignifiant frémissement des lèvres de la fille. Nous avons, en l’espèce, affaire à deux spécimens de grands singes qui survivent encore dans les lointaines forêts de tours de verre climatisées de Manhattan ou de la Défense. Passons notre chemin…
            Deuxième départ de Kusadasi pour Kyf. Cap sur l’île de Samos. Tout se passe bien, à l’approche, nous échangeons le pavillon de courtoisie car nous quittons les eaux turques pour accoster au vieux port grec de Pythagorio, et oui… l’inventeur du fameux théorème a vécu ici. Nous replongeons dans cette atmosphère blanc bleu avec délections. La vie grecque, les terrasses, les petites tavernes et les amarrages gratuits !
Petite balade à pieds vers la marina moderne proche mais inachevée et financée par l’U.E. comme toutes en Grèce. Nous faisons la connaissance d’un équipage français sur le voilier Jason qui grenouille dans le coin.
Le lendemain, quelques dossiers en instance à gérer, un « Internet café », du courrier urgent à expédier, il est vite treize heures. Pour la digestion, une balade jusqu'à ce fameux tunnel romain creusé il y a des siècles afin d’alimenter en eau cette région rayonnante. Belle campagne par une petite route déserte. Nous observons des fleurs de chardons géants fréquentés par nombre de frelons aussi géants, huit centimètres de long. C’est assez impressionnant. Le retour nous mène par un monastère perché à flan de montagne. Lieu de prière et de calme, de sérénité et de méditation….
…Et si cela nous était salutaire ?
…Va savoir…Mais il nous faut faire du sud, le Meltelm guette.
De retour à bord, nous faisons connaissance avec nos nouveaux voisins. Pavillon tricolore à la poupe d’une superbe unité Amel de quinze mètres. Un couple, la cinquantaine alerte, qui part pour un grand voyage autour de la planète après une carrière professionnelle bien remplie et s’être séparer de leurs biens en métropole. En discutant un peu, nous apprendrons qu’ils connaissent, navigant sur un voilier similaire, les Renauld, producteurs de grands vins de Touraine que nous avions rencontrés il y a plusieurs années, sur les côtes espagnoles. Et si le monde était vraiment si petit ?
Le soir, c’est Jean Paul, pavillon belge qui souhaite nous accueillir à bord de son petit voilier. Délirium y s’appelle le voilier. Tout un programme.
__Ok
Et nous voici.
Il avait les yeux un peu nuageux notre Jean Paul.
Un brin bizarre aussi son voilier.
Un puits pour entrer, un peu …une cave…
Françoise remarque de suite l’absence d’une fée du logis. Une cave crad…
De la conversation, il n’en avait pas beaucoup le Jean Paul.
Pas très bière en navigation, nous le persuadons que 0,5 litre de bière pour nous deux serait bien suffisant surtout sans rien à grignoter autour. Mais là n’était pas le problème.
Nous échangeons quelques commentaires sur nos parcours. Son énième brique de rosé de la journée vidée, il patinait grave notre oiseau.
Bien sûr, Délirium il s’appelait le navire !
Non sans insister lourdement, nous remercions, pas trop tard, et quittons l’antre.
Le lendemain, nous évitons cette partie de quai. Mais j’avais promis de lui donner quelques escales sympas pour son retour sur l’Italie.
Chose promise, chose due. 
Sans affabilités particulières, vers seize heures, j’embarque a nouveau sur Délirium
__Salut Jacky, qu’est ce que tu bois ?
__Oh moi tu sais, de l’eau.
…L’air contrarié,
__Je n’ai pas d’eau à bord.
Je ne suis pas surpris et refuse toute proposition de rosé ou autre, indique promptement les escales connues et prends congé sans m’attarder.
            Passé la troisième nuit au son des terrasses devant l’étrave, Kyf fait route plein sud pour cette calanque sauvage de Port Augusta sur l’îlot grec de Arky.
Arky, c’est à la fois l’intégral et le néant…
…Le tout et le rien…
…Le ciel et la terre…
…Le soleil et l’eau…
 …Arky c’est six maisons, deux fermes, tout de même deux petites tavernes sous la treille pour les rares voyageurs qui échouent ici. C’est aussi des hibiscus magnifiques, un seul voilier, le vieux pêcheur courbé qui reprend son filet sous le figuier la maille dans le gros orteil et le fuseau agile, c’est une seule voiture et un petit camion jaune et bleu.
Arky, c’est trois kilomètres sur cinq. Un confetti perdu en mer Egée.
Un coq dans la colline…
…Uniquement le bruit et l’arrogance du bleu du ciel…
…Où encore prétendre apprécier cela aujourd’hui ?
      En escale à Arky
Une belle balade nous mène sur l’autre rive. Deux criques abritent deux voiliers. Quelques chevaux errent sur la plage. Une chapelle immaculée sied en crête, le romarin est en fleur, la soirée sera douce à la terrasse. Le tavernier nous grille des brochettes de poulet sur le barbecue, Le petit blanc de Samos est apprécié. Nous aimons faire travailler ces petites enseignes modestes dans les endroits retirés. La convivialité est toujours réelle et sincère.
            Le matin du lendemain, cool, se laisser vivre au rythme du temps qui ne passe pas…
            En fin d’après midi, nos pas nous guident au plus haut sommet de l’île coiffé de cette coquette chapelle chaulée. De pierraille en sentiers de chèvres, à refermer les parcs à bêtes, nous voici à l’un des plus fabuleux panoramas sur 360° qu’il nous fût peu t être donné de voir jusqu’aujourd’hui. Autant dire tout le Dodécanèse qui s’étire à nos pieds. A perte de vue, ce n’est qu’îles et îlots qui flottent entre ciel et mer confondus dans l’azur. Une douce brise encore printanière caresse cette image des dieux.
            De retour, le petit bateau de liaison apporte l’indispensable sur le quai et repart bien vite avec le courrier d’un insulaire.
Puis le silence inonde à nouveau.
Le vieux pêcheur voûté a terminé son ouvrage.
            La nuit, un petit nord ouest fraîchissant lève un petit clapot qui résonne sur la coque. Dans les haubans, quelques sifflements nous réveillent… Et si c’était les premières prémices du Meltelm ?
Au petit déjeuné, dix nœuds affichés. Non, je sais, c’est peu… Mais bon… dix nœuds au pt’it-déj… ça va donner quoi ?
            La météo n’annonce rien d’inquiétant et c’est bientôt le départ. Le cœur un peu serré, nous quittons une des plus belle escale de ce début de croisière. Le petit noroît du matin nous poussera gentiment vers Pandelli sur l’île suivante. A l’arrivée, auscultant la baie, un léger trouble se dégage. En entrant à droite, sous quelques anciens moulins et un fort, un petit port de pêche était cité dans notre guide nautique.
Curieux…
Rien ne correspond…??? Seulement quelques plages à touristes, des planches à voile comme bateaux…
Curieux…
Après un « tour d’honneur » nous apercevons bien des moulins en crête mais au sud de la baie et pas de port.
Nous trouvons bizarre que notre affaire ne tienne pas la route à ce point. Les éléments que nous disposons sont troublants.  
Où est l’embrouille ?
Passé quelques biscuits et une étude précise, le capitaine se prend une « baffe en pleine gueule ! »
Une erreur de navigation comme il n’est pas permis !
De mémoire, une première en quelques vingt ans de bourlingue à la voile !
Eh…oui, deux baies se côtoient et sans trop vérifier, nous avons embouqué celle du nord. Après en être ressorti, un quart de mille plus loin, barre à tribord deux fois, et tout reprend sa place. Les moulins aperçus tout à l’heure se retrouvent bien au nord avec en contrebas les fortifications et notre petit port de Pandelli en fond de baie.
La notation collégiale sera de trois sur vingt assortie d’une suspension d’Ouzo jusqu'à nouvel ordre !
Pour rattraper le coup, nous voici à négocier un créneau assez hard dans la seule place disponible.
Décor sympa, quelques moulins, un hameau grec, les barques de pêche sont au repos. C’est l’atmosphère unique des archipels de la mer Egée. L’aubergiste du port nous ouvre ses douches pour quelques euros.
            Le lendemain…On se trouve bien, c’est dimanche, jouons donc les prolongations.
            Cette fortification qui domine la baie et son promontoire rocheux nous intrigue. Renseignements pris, une petite route serpente agrippée au relief. Nous embarquons eau, chapeaux, sac à dos, sandales de trekking. Une paire d’heures de marche tranquille à travers le romarin en fleur et autres aloès ; puis juste avant l’arrivée, dominant la mer de part et d’autre, une série d’anciens moulins à vent restaurés depuis peu, à grand renfort de subventions de l’UE apportent une note de nostalgie à ce parcourt agréable. Une mini chapelle à l’entretient irréprochable rappelle l’attachement du culte orthodoxe au peuple grec. Enfin, l’enceinte fortifiée. Nous franchissons l’imposante entrée, quelques parties internes sont bien rénovées mais il reste beaucoup à faire. De cette place forte, le panorama enveloppe l’île sur tout l’horizon. La petite ville blanche à nos pieds étale ses modestes maisons carrées sans toit aux terrasses caractéristiques. L’ascension vaut ne serai-ce que pour le coup d’œil.
 Pandeli
            Trois cent soixante dix marches d’escalier dans la pierraille permettent de rejoindre le nord de la ville qui donne sur cette fameuse première baie dans laquelle nous étions entrés par erreur les jours précédents. Pied dans l’eau, une petite taverne, vieux bleu profond, à la cuisine familiale nous sert un excellant petit repas grec. A noter qu’une véritable moussaka généreuse, ça charge tout de même un brin.
 
Images de Grèce
 
Un peu d’air du large balaye la terrasse et nous incite à reprendre notre chemin et nous voici à traverser l’île d’est en ouest parmi quelques coquettes propriétés fleuries. La route serpente, les kilomètres s’additionnent, le soleil est au zénith. Lakki, le port de la côte ouest est atteint. C’est dimanche, personne, les Grecs sont à l’ombre. Seul, deux originaux égarés déambulent dans ces rues vides. A l’approche d’un quai dans l’angle du port, une terrasse, de l’eau fraîche, il est bientôt l’heure de rebrousser chemin. Sur la route, nous faisons quelques emplettes dans une petite échoppe de quartier. Il est dix neuf heures, nous avons quinze à dix huit kilomètres dans les gambettes, il fait bon se poser un peu à bord. Déballant nos achats du sac à dos, il apparaît que les œufs n’ont pas fait bon voyage. Six cassés sur douze ! Qu’à cela ne tienne, mon petit chef cuistot va promptement nous confectionner un fabuleux clafoutis aux cerises.
                         
 
            A cette escale, nous ferons connaissance de Charles et Monique, sexagénaires baroudeurs peu regardant à l’entretient ni au look de leur esquif mais néanmoins sympas. Au fil de la conversation, nous apprenons qu’ils ont acheté leur voilier d’occasion il y a une dizaine d’année à Saint Cyprien à un certain Pierre Plant, un compatriote de notre ex-ponton !
Le monde n’est-il pas petit ?
            Lundi matin, météo un peu « verte » !
            Mais Kalimnos, l’île suivante est sous le vent. Il est donc décidé d’appareiller.
            Au sortir de la baie, nous nous faisons cueillir par vingt cinq nœuds établis assortis d’une mer forte. Bien appuyé, vent portant, notre vaillant Kyf démontre ses qualités de routard de grands espaces. Mon équipière affiche sa petite dose d’anxiété. Quelques îlots épars à reconnaître plusieurs récifs malsains, mieux vaut bien se situer sur la carte comme sur l’eau. Un brin d’adrénaline après une hésitation, on vérifie vite, oui oui bien vite, car Kyf galope et l’erreur des jours derniers est encore dans les esprits ! La côte sud atteinte, sous le vent des reliefs, l’eau est plus calme et la navigation un vrai plaisir. Le port de Pathia, capitale de Kalimnos se cache au fond d’une grande baie, quelques grands navires entrent et sortent, une ville moyenne s'étend en arrière.
            Le guide nautique indique une marina dans la partie ouest du port de commerce. Cette fois, ce n’est pas une erreur mais elle a disparu. Un peu déconcerté, avec en plus les rafales qui nous dévalent dessus, il nous faut décider vite. Une vague place entre deux locaux fera l’affaire, elle est assez facile d’accès. Françoise à la barre, maintient le bateau tranquille un moment, le temps de préparer un orin*, nous craignons la présence au fond des vieilles chaînes mères de cette ex marina, puis chacun à son poste et Kyf se faufile jusqu’au quai, j’y appuie doucement le davier le temps pour mon équipière de sauter frapper une première amarre à terre pour ensuite parfaire l’amarrage final.
            Il est toujours décevant de constater l’état d’abandon de toutes ces marinas grecques financées par l’U.E. Le travail n’est pas achevé ou mal réalisé si bien qu’aujourd’hui ici il ne reste que des carcasses de pontons flottants qui pourrissent sur la rive et un énorme matériel de travaux off-shore immobilisé là. Le décor n’est pas farouche.
            Le lendemain, le vent escalade l’échelle Beaufort. L’abris est sûr, mais la poussière du parking en terre battue nous envahi, Kyf joue les tenues de camouflage des compagnies de l’Afrikakorps. Faisant le tour du port à pieds, nous dénichons un petit bout de quai où se sont regroupés plusieurs voiliers de voyages. Une place est disponible. Sans perdre une seconde, nous larguons nos amarres et toujours sous les rafales traversières qui redoublent, nous gagnons ce nouvel emplacement. Ce sera justement l’équipage de Jason ce voilier en alu pavillon français rencontré à Pythagorio qui, à notre arrivée, va nous prendre les amarres pour simplifier la manœuvre.
            La ville nous apportera ses facilités pour un ravitaillement complet.
            En soirée et début de matinée, le Navtex* voit gris ! Meltelm assuré.
            Une petite rando est envisagée jusqu’au village voisin situé à seulement trois à quatre kilomètres. De là, il est possible paraît-il de rejoindre la « Hora » c'est-à-dire les ruines de l’ancien village fortifié aujourd’hui abandonné.
Avant l’ascension, nous tentons de dénicher une table pour le repas du midi. Nous avons toujours bien un petit « en cas » dans le sac à dos, mais une petite tavernette au détour d’une ruelle nous interpelle. Nous marquons un petit temps d’arrêt. Dans la courette, jouxtant les caisses de bière et de coca, juste deux vieilles tables en fer, parsemées de feuilles mortes. L’ombre est accueillante, la patronne aussi. Pas un mot de français, pas un mot d’anglais. Que du grec, du vrai. Tant bien que mal, nous demandons s’il est possible de manger et nous voici installés et servis avec beaucoup d’attentions. Le repas sera des plus simple mais qu’importe, en pareil cas, nous n’en demandons pas davantage.
Il fait bien bon à l’ombre cependant il faut y aller… La montée sera rude sous l’astre roi mais le panorama offert vaut l’effort. Il est à noter que tout est en ruines sauf les minuscules chapelles qui resplendissent la rénovation, coutumière en Grèce. (Ici pas de crédits pour la plaisance mais crédits illimités pour l’église orthodoxe). Le retour nous conduira à travers les ruelles tranquilles des quartiers populaires.
            Passé quelques temps, Kyf poursuit sa route à petites foulées vers le sud. L’île de Kos est en vue. L’étude de la carte mettait en évidence des fonds très faibles au cap nord-est de l’île. A l’approche, la couleur de l’eau est sans équivoque. Des bleus limpides, des turquoises sublimes mais attention, le sondeur va gronder ! A bonne distance de la côte, par seulement deux mètres d’eau, la sensation est surprenante. Le cap à passer est largement sur notre arrière quand seulement nous virons de bord pour faire quasiment route inverse dans des eaux plus profondes en direction de l’abri.
            Il s’agira d’une des seules marinas achevées en Grèce. Il nous faut faire lessive, plein d’eau, quelques dernières courses un peu européennes avant de rejoindre la Turquie bientôt.
            A l’accueil, nous pensons comprendre pouvoir ne rester qu’une nuit…
…Bizarre…
…Incertitude, nous faisons au plus vite. Poster du courrier, passage à la supérette, une quarantaine de maxi d’eau minérale, vingt cinq litres de vin grec, etc. (L’eau turque n’est pas toujours conseillée et le vin très cher)
Le soir, visite sommaire de la vieille ville, assez pittoresque d’ailleurs.
            Le lendemain matin, confirmation sans appel par l’homme de service qui nous avise de libérer la place dans vingt minutes. Nous proposons de changer de place éventuellement. En effet, une multitude de pontons ne sont qu’a demi occupés.
__NO… Reserved charter !
Visiblement nous gênons, curieuse approche de l’accueil des voiliers étrangers…
Réfléchissant à ce comportement surprenant, nous comprenons que si cette marina est achevée contrairement à toutes les autres rencontrées jusqu’ici, c’est le fait d’une importante participation financière de la part de plusieurs compagnies de charter et de location qui se trouvaient fortement concurrencées par les bases turques de Bodrum et Marmaris situées à quelques milles d’ici. Les oiseaux de passage de notre espèce n’intéressent pas ces messieurs.
Nous avons beaucoup aimé la Grèce, dans les bleus de ses cieux, sont gravées pour longtemps nos plus belles aquarelles de mer. Quel dommage d’obscurcir cette image à Kos aujourd’hui.
            Encore trois jours et il y aura un an que notre Kyf entrait en Turquie. Notre transit-log est donc à renouveler sans faute si nous voulons éviter les embrouilles avec les autorités. Bodrum, situé à quelques milles, haut lieu de la plaisance internationale, nous paraît fort à propos.
            Capitainerie climatisée, sofas profonds, informatique à tout va, il va sans dire que la place à quai n’est pas donnée. Donc, faisons vite.
            En préambule, le préposé me fait remarquer que mon transit-log est encore valable pour deux jours. Il est donc exclu de le renouveler avant mercredi. Déjà, nous prenons deux jours dans les dents !
            Mardi, je tente le coup…
            __Tomorrow, please
            __ Ok, à demain…
            De bon matin, un marin de service doit me conduire de l’autre côté du port. Autorités, custom, police et autre harbour-master sont tous installés en face. Premier rendez-vous manqué. Mon marin de compagnie est aux abonnés absents. De retour au bureau, j’essaie d’expliquer qu’un bateau de service doit me traverser… Le préposé ne comprend rien, c’était son collègue tout à l’heure, je reprends tout depuis le début…
__Ah…ok, no problem…
            Enfin mon pilote se présente. La matinée ne sera pas de trop pour passer de bureau en bureau, passeports, acte de francisation, assurance, douanes, police, tampons et re-tampons etc…. Mes rudiments d’anglais sont mis à rude épreuve mais finalement, aurai-je progressé ? Tout compte fait, ces interlocuteurs habituellement assez obtus se sont satisfaits de mes réponses.
            Un nord-ouest un peu nerveux nous retient encore deux jours que nous mettons à profit pour visiter la ville en détail et admirer au port public ce magnifique alignement de
« gulets ». Ces caïques en bois construits encore aujourd’hui à la main sont de véritables joyaux. Les vernis sont superbes, les gréements impressionnants et les cuivres étincelant à souhait. Ces unités sont méticuleusement entretenues et sont souvent la propriété de sociétés de charter ou agences de voyages. Nous remarquerons de temps à autre quelques un de ces bijoux propriété de particuliers fortunés.
            Enfin ce matin, météo de demoiselle mettons donc le cap au sud-est vers cette côte si renommée, décrite si souvent comme un paradis pour les navigateurs fréquentant l’est du bassin méditerranéen.
            Degirmen-buku…
            … Degirmen-buku, avec un nom pareil, déjà, t’essaies d’imaginer les lieux…
            … C’est simple, un mouillage comme celui-ci, tu ne sais même pas que cela existe.
            C’est vrai, il faut déjà le trouver. La côte est déserte, chaque pointe rocheuse est identique à la précédente, les repaires se cherchent… Un peu perplexe, je descends à la table à carte, allume l’ordinateur, zoome en grand et imprime la portion de côte concernée. Là, comme par miracle, chaque caillou trouve sa place, le GPS confirme, je coche, à fait sur la feuille, chaque indentation du rivage pour enfin découvrir, passé un îlot, un passage, somme toute aisé, et là nous voici à naviguer quasiment en forêt. Du fait du relief accidenté, la mer entre dans la vallée et nous avons le choix entre plusieurs bras de mer qui s’insinuent ainsi dans les terres. Le troisième bras de mer à bâbord nous interpelle. Deux voiliers de passage sont mouillés, rive sud, une petite taverne discrète à la terrasse dissimulée par la végétation n’est pas pour déplaire. Comme à l’habitude, un petit tour d’honneur pour reconnaître les lieux et les fonds et ainsi choisir précisément où jeter son ancre. Il faut savoir que, au regard du relief montagneux, dans le milieu de toutes ces baies, les profondeurs sont trop importantes pour mouiller normalement. Il est indispensable de jeter l’ancre très prés du rivage puis reculer au maximum le cul du bateau vers la rive et à cet instant, Françoise aux commandes maintient le voilier en place pendant que le capitaine souque hardiment sur les avirons du zodiac entraînant une longue aussière à frapper au tronc d’un robuste pin parasol. Aujourd’hui, cool à faire, le temps est super calme, l’endroit particulièrement bien abrité mais nous avons connu des exemples assez « chauds » ! Pour assurer le coup, une deuxième aussière est portée à un autre arbre, un dernier réglage au guindeau et la sécurité du bateau, gage de sérénité, est assurée.
            Si nous avons choisi cet endroit aujourd’hui, ce n’est pas tout à fait par hasard…
            … Nous sommes le vingt trois juin…
            …A toi, ça ne te dit rien… Normal… Mais tu peux noter quand même…

Tu sauras bien !!!
            …Eh oui, c’est l’anniversaire de mon petit marin ! 

            Il va sans dire que la soirée sera douce.
La taverne à portée de zodiac est vite rejointe. Quelques tables vernies, deux couples de navigateurs, l’endroit est propre et sans prétention. Le patron nous servira un petit repas turc tout simple mais soigné accompagné de deux verres de blanc local très frais. Le décor enchanteur se déclinera en ocres, ors et doux rosés violines au fur et à mesure du déclin du jour. Notre fidèle Kyf, rive d’en face, immobilise sa fine silhouette à travers les frondaisons qui se réfléchissent dans le miroir de l’eau paisible…
…Instant cristallin.
 Cette image restera longtemps dans les méandres profonds de nos mémoires.  Kyf vu de la petite taverne.
Le crépuscule s'installe délicatement, Kyf disparaît doucement, quelques étoiles s’éveillent…
…La petite lampe tempête que j’avais installé comme repaire pour le retour s’est éteinte.
Une étoile au zénith du mât avait attiré mon attention, me disant qu’en annexe, dans l’obscurité, cet astre nous servirait de guide. C’était sans compter sur la descente de la gentille étoile sous l’horizon !
C’est donc au feeling que, dans ce bocal d’encre noire, que nous rentrons à bord.
La nuit sera royale.
            English-harbour, sur la rive ouest de Degirmen-buku, nous était apparu aussi sur le guide comme un excellant abri.
Mouillage relevé, Kyf s’infiltre dans ce sinueux bras de mer étroit inondé de la verdure des pins qui tapissent les reliefs jusqu'au rivage. L’endroit évoque nos bons vieux lacs des montagnes vosgiennes.
A nouveau, manœuvre un peu pointue pour accéder à la place choisie.
Parce que c’est là-bas, tout au fond, le cul dans les roseaux que le chef de bord veux aller…
…Et il est têtu le gars !
La première approche se solde par un échec… à relever le mouillage et rebelote.
A petite vitesse, les yeux rivés sur le sondeur, plouf ! l’ancre descend à nouveau, la chaîne se déroule puis pour aider Françoise à tenir le bateau, une ancre légère est jetée par l’arrière et mon Jacky saute dans le zodiac et va frapper deux immenses aussières à deux troncs d’arbres perdus la haut dans les broussailles griffant.
__Ya pas de serpents…hein ?
 Attention aussi en débarquant, avoir le réflexe d’amarrer instamment l’annexe. Un simple courant d’air vicieux peut vite fait te l’envoyer sur la rive d’en face !
Après, cordage après cordage, aussière après aussière, Françoise au guindeau, nous reculons à la force des bras, notre esquif à l’endroit choisi ; bien planqué comme dans un bras mort de rivière. L’eau est un miroir, ce mouillage peut se prolonger, peu importe la météo, la sécurité est totale.
    
On n’est pas super planqué ici ?
 
            Nous aurons la compagnie de quatre ou cinq autres voiliers. A bien y regarder, notre voisin, battant pavillon de sa Gracieuse Majesté nous rappelle quelque chose. C’est un petit voilier ancien en bois affichant un certain caractère, d’un type bien singulier. Mary… oui… Mary… c’est bien lui…Son image se remet en place dans notre mémoire. C’était en 2002, au sud de la Calabre à Crotone, nous l’avions déjà remarqué à l’époque. Comme nous, il se dirigeait vers la Croatie puis la Grèce. Depuis, nous ne l’avions jamais revu jusqu'à aujourd’hui. Les retrouvailles sont sympas malgré la barrière de la langue.
En Zodiac, nous faisons le tour de notre nouvel univers. Un pavillon espagnol flotte, tient, c’est chose assez rare en mer Egée, nous nous approchons pour demander de quelle région sont-ils. Du nord de Barcelone, Arènis de Mar disent-ils. Nous connaissons parfaitement Arénis pour l’avoir fréquenté à de nombreuses reprises lors de navigations vers l’archipel des Baléares. Nous avons d’ailleurs des souvenirs de « parilladas » de poissons fabuleuses au resto de la criée.
Cependant, vu d’ici autant dire des voisins !
Nous sommes conviés à bord.
Victoria parle français, elle parle toutes les langues d’ailleurs et beaucoup…                 
Ricardo, est plus discret mais super sympa.
La conversation s’engage, les verres se vident, le jour décline, chacun est bientôt chez lui…
… Belle escale…
…Juste à écouter la Voie Lactée… Dans le cockpit, la tête dans les étoiles, les premières heures de la nuit me blottissent auprès de Morphée. La fraîcheur du petit matin m’invitera à regagner le douillet de notre cabine.
      
       Puisse la vie aller ainsi…
            Au réveil, un navigateur solitaire amarré proche de Kyf, lui aussi au ras des roseaux va et vient à la godille dans son youyou de long en large à proximité du rivage. On le devine à observer méticuleusement les faibles fonds…
…Mais où veut-il vraiment en venir ?
Sans un bruit, il inspecte. Chevelure argentée et généreuse, bateau ancien en bois classique équipé simple mais autonome, une silhouette de Moitessier.
Mon équipière souligne plutôt Alain Colas…
…C’est vrai, le monde entier est resté sans savoir…
…Et si ???
…L’âge ? Ben… si justement, la soixantaine bien tenue…
__Arrête de délirer, c’est un authentique british émigré au bon vouloir des vents rencontrés. Il a abandonné le brouillard londonien à ses contemporains et pensé que le soleil existait.
Toujours à l’affût, d’un coup, proche de la rive au milieu d’arbres morts immergés, quelques gestes révèlent une tension subite. La silhouette s’anime furtivement, on perçoit cependant de la méthode, de la mesure, de la discrétion…
…Un éclair, oui, comme un éclair, un habile lancé de harpon, un bois fourchu dans l’autre main… il a son menu.
Un poulpe de belle taille est sorti de l’eau.
Nous ne le reverrons plus de la journée hormis un petit aller et retour en youyou à la baie voisine pour s’enquérir de quelques fruits et légume frais.
            Journée suivante, petite envie de se dégourdir les gambettes. Sans carte détaillée, nous improvisons une petite rando dans les terres jusqu’au premier village que le ciel voudra bien nous mettre sur la route. Pas vraiment sûr de croiser une taverne, le sac à dos, s’impose avec casse croûte et thermos d’eau fraîche. La vague piste s’enfonce dans la forêt épaisse, l’ombre est appréciée. Le relief est vite montagneux, passé quelques virages, la futaie s’éclaircit et le soleil se fait ardent. Nous basculons après la crête vers une vallée habitée ; ça et là, les travaux des champs occupent ces agriculteurs d’un autre âge. Des méthodes ancestrales se révèlent comme cet homme labourant son arpent de terre, sa vieille charrue attelée à son cheval de trait. Plus loin, des femmes en pantalons bouffants récoltent tomates, pastèques, melons, aubergines et autres piments. Certains lopins de céréales sont récoltés à la faux et gerbés…
…Jolie image d’ailleurs…
Quelques rares bovins.
Il ne faut guère compter sur une taverne dans ce hameau.
En arrière, une mosquée ,qui dit mosquée dit fontaine, la course du soleil est à son apogée ; s’asperger sous le robinet est bienfaiteur puis, à l’ombre douce du minaret, nous déballons les casses croûtes et partageons précautionneusement notre eau fraîche. Oui, l’eau courante en Turquie n’est pas toujours vraiment potable.
            Les premiers dénivelés du retour exposés au zénith se révèlent assez rudes, puis quelques pins de ci de là, prémices à la pinède côtière à l’ombre bienfaisante. Une petite camionnette bringuebalante s’arrête et nous propose spontanément de nous conduire. Nous remercions et déclinons aimablement, le but étant de marcher.
Vers seize heures, le fond de la baie transparaît à travers les arbres, notre petit resto de l’avant-veille avec ses cinq tables vernies nous taquine les papilles. Impossible de résister. Quelques brochettes, petite salade mêlée, vin frais sous les feuillages.
Notre zodiac amarré au petit ponton attend.
Nous regagnions bientôt English harbour, Kyf, planqué là comme jamais au milieu des pins avec à ses côtés, ses voisins du moment. Au passage nous échangeons quelques mots avec le Mary qui nous signale que dans le sud, le Meltelm s’est fâché « tout rouge » Il est donc convenu que demain : stand-by.
            Ce sera donc le surlendemain que le démon de la bougeotte nous fera quitter cet écrin pour East Bay. Un chapelet d’îlots côtiers reliés de récifs acérés et l’absence de balisage nous incitent à nouveau à la prudence. L’entrée décelée, l’orientation générale nous laisse un peu perplexe vis-à-vis des vents dominants, ce qui confirme le doute que nous avions ressenti lors de l’étude de la carte. Certes, le large est fermé par cette barrière d’îlots rocheux…
…Mais bon…
…Sur la pointe de la quille, nous nous faufilons jusqu’au plus profond de cette baie sans vraiment de conviction pour finalement revenir dans cette toute petite anse calme adossé à la presqu’île d’entrée. Elle est le seul endroit qui peut prétendre nous garantir le confort escompté. Les cinquante mètres de chaîne du mouillage principal sont dévidés sur le fond, toujours nos deux aussières arrières aux premiers pins du rivage et Kyf se balance doucement dans trois ou quatre mètres d’eau limpide.
            Dés lors, zodiac à l’eau, nous partons en exploration dans les environs, partout la brousse, le maquis d’épineux, pas de plage, pas âme qui vive.
Peu de temps passe quand pénètre un joli caïque vernis qui vient nous tenir compagnie. L’équipage est sympa et précautionneux dans ses manoeuvres. Françoise suppose un jeune couple aisé qui aurait loué ce bateau pour leur voyage de noce. Il est vrai que les câlins sont suaves. 
Nous tentons une balade par l’unique sentier qui se devine à peine au fond de la baie. Seuls deux pêcheurs et leurs barques résident sous les arbres installés sur des tapis avec tout l’attirail afin de passer l’été. Le sentier raide s’insinue entre rocaille, épineux, maquis, pins rabougris, araignées et fourmis monstrueuses, les restes d’un serpent séché…la brousse profonde…
…A distance, je distingue à travers les branches d’arbres comme une construction…
…Tient… de la vie ?
Nous approchons…
…Ce ne seront que quelques ruches abandonnées ! La brousse à perte de vue. Nous abrégeons, le soleil descend, passer la nuit ici… moyen…moyen !
            Au petit matin, mon équipière trouve que solitaire, c’est un peu seul !
            Sans réception météo, nous levons l’ancre tant que les conditions le permettent car bientôt il nous faudra faire quelques courses de produits frais et doubler la longue pointe rocheuse de Datcha contre les vents dominant n’est pas forcément une partie de plaisir. Les vingt premiers milles se passent agréablement mais il nous faudra plus de deux heures pour doubler ce put… de cap juste avant le petit port de Körmen. La mer s’est levée sérieusement, le vent s’acharne plein de face, péniblement nous tirons des bords appuyés au moteur mais le vent et la houle génèrent une dérive importante. Le dernier mille est acquit quasiment mètre par mètre puis le cap bien paré, nous pouvons laisser porter et ensuite, la houle et le vent au cul bien viser l’entrée étroite de ce port désuet aux profondeurs incertaines. Une épave gît sur bâbord pour impressionner si nécessaire.
            Une modeste terrasse. L’aubergiste prend nos amarres.
            Un peu de mer pénètre dans le port. Secoué par cette navigation pénible et peu plaisante, il est convenu qu’un petit repas en terrasse serait réparateur.
Le « mixed mezze »(assortiment d’entrées froides cuisinées) est délicieux. Le steak de bœuf turc, je ne le recommande pas à mon pire ennemi !
            En soirée, un belge échoué là sur son caïque en ruine insiste lourdement pour nous convier au verre de l’amitié content de parler un peu français. Nous abrégerons rapidement, l’homme, du moins ce qu’il en reste, est imprégné d’alcool comme une éponge à la dérive.
            Durant deux jours nous attendrons des conditions meilleures. Journées ponctuées d’un petit voyage en « dolmuç »*à la ville voisine de Datcha en quête de notre courrier. Le hasard nous fera rencontrer sur les quais l’ami Fernando aux prises avec de nouveaux des soucis mécaniques. Chez lui, faut pas s’étonner, c’est chronique ! Au retour, le dolmuç fera un petit crochet pour déposer un papy et sa motopompe puis le chauffeur nous conduira volontiers jusqu’au bateau. Nous éviterons de croiser le belge alcoolo.
            Le soir, la nuit, le vent hurle toujours dans le gréement. A nouveau le sentiment d’être scotché là pour l’éternité. Toutefois, la sonnerie du téléphone est réglée pour six heures du matin afin de jouir d’une mer calme durant la paire d’heures nécessaire pour doubler le dernier cap de la pointe de Datcha… Comment qu’au milieu de la nuit, j’éteins ce foutu réveil matin inutile.
Un aperçu vers sept heures laisse supposer une infime accalmie. P’tit déj’ tranquille, sans y prêter très attention, l’anémomètre s’assagit.
Sans plus attendre, les amarres sont larguées et le cap est franchi par des conditions débonnaires. Le spectacle de ces hautes falaises s’élevant de ce bleu profond est assez majestueux. Juste au couvert du cap, une petite anse naturelle creuse le rivage, un enrochement sommaire protége du large, c’est le port antique de Knidos adossé par un site archéologique intéressant. L’endroit est fort tentant, juste deux ou trois voiliers sont mouillés, nous hésitons un instant, le ciel est d’azur, la mer est calme, seulement, depuis plusieurs jours, nous n’avons guère de réception météo.
Et ça, on n’aime pas trop…
Qui plus est, tous les commentaires que nous avions glanés ça et là les semaines précédentes concernant cet endroit allaient dans le même sens à savoir :
__ Ecoute, fait comme tu veux, mais ne reste pas à Knidos, les ancres ne tiennent nulle part. Ou bien encore :
__ Deux fois j’y suis passé deux fois j’ai dérapé au milieu de la nuit.
Vraiment, nous hésitons. Le sentiment de rater quelque chose…tu vois.
A notre bord, la sécurité du bateau est « maître mot ». C’est la condition sine qua non pour bénéficier de sérénité et quiétude.
Donc…
… On « grille » Knidos.
Certes quelques regrets nous triturent l’esprit, mais plus tard, nous apprendrons que Jean Max un ami navigateur chevronné a fait côte lors de son passage ici en 2004. Son mouillage a dérapé et il s’est retrouvé à talonner grave, bateau couché sur la grève, martelé par la houle, le safran brisé. C’est la marine nationale turque qui, proche de là, est intervenue pour le sortir de ce mauvais pas.  
            Ce sera donc le petit port super sympa de Palamuk qui sera rejoint. La passe, sérieusement ensablée inquiète un moment le sondeur. Vingt centimètre d’eau sous la quille, c’est bien pour voir un à un les coquillages et la blancheur du sable mais c’est un peu « short » pour naviguer.
Le petit village s’égrène le long de la grève, une balade agréable, une jolie plage à l’extrémité, que demander de mieux ? Un producteur propose ses fruits et ses légumes à des prix très raisonnables, le sac à dos est chargé sans compter ! Par contre, sur le port une petite superette tout proche nous intéressait pour compléter notre stock d’eau minérale. Douze maxis (il en fallait cinquante) 10 000 000 de lires turques soit un demi euro l’unité ; pas vraiment un prix turc. Il nous prend pour des touristes, nous compléterons plus tard.
            Vent portant, (assez rare pour être noté) Kyf galope vers Datcha. Un empennage un peu sport dans l’entrée de la baie, décider vite de sa place, mouiller à juste distance une ancre par l’arrière et retenir les sept tonnes de Kyf que le vent pousse hardiment sur le béton avec mon équipière à l’étrave, prête à sauter sur le quai, l’amarre à la main pour assurer l'embossage de celle-ci au plus vite. Tout se passera bien, des manœuvres synchros sont synonymes de succès.
            Un port comme Datcha, c’est eau et électricité à volonté. Cela veut dire aussi lessive et douche sans compter. Nos cinquante bouteilles d’eau minérale sont négociées à cinquante pour cent du prix de l’escale précédente. A la Poste, nous récupérons une dernière salve de courrier (merci Séverine), je dépouille et répond. Vers vingt heures, déambulant au hasard des rues, nous sommes surpris de voir le bureau de Poste encore ouvert, mais c’est le lendemain, au cours de notre balade de digestion, il est 23 heures, ce même bureau est toujours ouvert me permettant ainsi d’envoyer une enveloppe urgente… Chapeau les postiers turcs ! 
            En journée et en soirée, au port, c’est un va et vient de ces superbes « gulets* »
            Un soir, nous tentons un resto devant le port. Déception à tous les étages, l’ambiance turc et les prix sont malheureusement dilués dans un ersatz de recherche occidental au regard du nombre de touristes déversés là par les tours opérators pour des séjours de huit à quatorze jours dans des hôtels modernes aux étoiles plus ou moins scintillantes.
Tout ce petit monde est encadré et découvre certes un minimum de dépaysement mais oublie le fond du pays…
… l’âme du peuple…
… les campagnes profondes où il y a tant à découvrir…
… Ils payent tout en euros ou en dollars peu importe…
… Ignorent comment dire « bonjour » ou « merci » dans la langue locale. Juste ces deux mots, traduit dans tous les guides, illuminent les yeux du monde qui accueille.
            Même si Datcha nous plut, un matin, il faut lever l’ancre.
            Kuruça Buku est décrit par le guide nautique comme mouillage sympa…
…Oui, mais bon…
…Peut mieux faire.
Ouvert au large comme nous le fuyons,
Deux cent parasols et transat,
Village de vacances en arrière,
Camping en avant,
Pas la foire d’Argelès sur mer, peu de monde, mais…  « ce n’est pas ce que l’on cherche »
Le comble intervient vers vingt deux heures après qu’un disjoncteur local décide de plonger tout le secteur dans l’obscurité. Dés les lumières réapparues, le resto sur la plage se métamorphose en discothèque nasillarde et déverse ses hordes de décibels jusqu'à deux heures du mat’.
            Au petit matin, on se casse… !
…Pour gagner Bençik Kuyu. Profonde vallée où le bateau est en sécurité derrière une petite contre pointe rocheuse. Une superbe pinède dévale des reliefs en ondulant sa verdure, le calme règne, Kyf est amarré par l’arrière à deux arbres, un lit d’épines de pins ombragé nous accueille pour la sieste. Comble du raffinement, en arrière de la lisière, une douche rustique est disponible. C’est simplement féerique par la chaleur qui règne depuis plusieurs semaines.
            Le lendemain, nous explorons le fond de la baie quand au plus profond, en arrière des derniers roseaux, se profile un petit cours d’eau limpide qui sinue à travers la forêt sauvage. Avec précautions, nous remontons cette fraîche eau douce sous les abondantes frondaisons aux verts changeants. Un minuscule quai de bois vermoulu retient quelques barques locales, les branches s’abaissent jusqu’à l’onde puis plusieurs arbres tombés obstruent le passage et nous oblige à rebrousser chemin. Jolie incursion dans cette nature vierge néanmoins, nous déplorons l’absence d’oiseaux, poissons ou petit gibier. Même les fleurs manquent.
           
            Au retour, le soleil couchant enflamme la forêt, les troncs argentés des pins s’illuminent de reflets rares, les roches se revêtent d’or…
…La soirée sera douce sous la voûte céleste…
…Kyf est paisible…
…L’image est simplement belle.
            Vinrent ensuite plusieurs mouillages agréables, Keçi Buku, Dirsek etc…Toujours ce relief montagneux, des vallées inondées par l’océan au fond desquelles la protection est totale. Seul handicap, les quarante ou cinquante mètres d’eau qui obligent à s’amarrer toujours prés des rives avec ces grandes aussières à frapper aux arbres. Cette pratique procure des mouillages très agréables mais aussi quelques fois des péripéties acrobatiques lorsque le vent s’entête à déporter ton navire vers le large. Nous avons le souvenir de Dirsek justement où nous nous sommes battus ardemment contre les rafales qui nous dévalaient des reliefs. Les cent mètres de notre amarre arrière nous furent nécessaires pour exiger que notre voilier se place comme l’entendait son capitaine et ceci après trois heures d’effort ! Il sera quinze heures trente lorsque Françoise dressera le couvert. Un temps plus tard, un voilier plus chanceux que nous recevait une aide efficace d’un local pour s’amarrer. Local qui, une foi la manœuvre achevée vient démarcher à notre bord pour nous fourguer ses babioles à trois ronds ! Je remercie poliment mais les yeux mitrailleurs indiquaient sans équivoque que l’équipage qu’il venait d’aider nous semblait plus apte à répondre favorablement à sa requête.
            Quelques jours avant, à Keçi buku, baie profonde où est installé Marty Marina, la manœuvre de mouillage s’est passée à merveille amarré au seul olivier dressé sur cet îlot à la falaise rocailleuse. Ilot brûlé par le soleil le jour et qui s’autorise à jouer les briques réfractaires au cours de la nuit. Il en résulte une ambiance sub-saharienne à notre bord. Partant du principe que nous choisissons des destinations ensoleillées, ne nous plaignons pas, c’est juste ce que nous méritons.   
            Observant depuis cette région du Dodécanèse, que son altesse Meltelm se couchait chaque nuit pour flâner en matinée, chaque navigation est donc matinale.
            Ce matin, il est neuf heures quand nous virons le cap Atabol Kayasi pour nous faufiler bientôt dans la magnifique baie de Bozborum. L’onde est lisse, sans briser l’ambiance, moteur à huit cent tours, Kyf glisse vers une zone de turquoise cerclée de grosses roches polies par l’éternité, y plonge son ancre et laisse… le temps au temps…
            Le thermomètre joue toujours les filles de l’air, une petite trempette est salutaire. Autour du bateau, l’eau est excellente, sur le rivage, surchauffée par les roches, elle avoisine les trente degrés. Une balade sur les rives ouest en zodiac est improvisée. A une petite heure de là, une échancrure dans la côte se précise, doucement nous y pénétrons et découvrons les restes désertés d’un port antique. Tout y est, quelques vestiges, des restes de colonnes brisées mais surtout un quai bâti d’énormes pierres taillées toujours utilisable. Le lieu est émouvant, la seule pensée que notre zodiac est amarré là où, à des millénaires d’ici, une civilisation brillante faisait vibrer l’endroit nous trouble l’espace d’un moment. A deux pas, une plagette nous retient le temps d’une baignade. Encore une fois, l’eau est super bonne mais cinq dix minutes me suffisent toujours. Pour moi, me réhydrater efficacement, est l'utile du bain, ensuite, j’ai autre chose à faire… En l’occurrence, aujourd’hui, j’arpenterais bien un peu le secteur vers cet antique abri. Quelque chose me dit qu’il y a des trucs à découvrir. Sous un amas de vieux troncs, un puits existe, à demi ensablé, mais on y devine de l’eau douce. Chose curieuse d’ailleurs la mer n’étant qu’a une vingtaine de mètres. Françoise pense à sa petite fille Donna et cherche quelques rares coquillages. Pas après pas, je gravis le premier contrefort à travers les épineux le regard obsédé par chaque détail du terrain. Au pied d’un taillis une courbe imprécise retient mon attention. D’habitude, la pointe de ma sandale m’aurait satisfaite pour dégager partiellement la chose aperçue. Là, l’instinct m’invite à gratouiller précautionneusement, c’est une authentique brisure d’amphore de belle taille qui se découvre doucement. A distance, ma petite équipière m’observe sans trop comprendre pourquoi je me retrouve à quatre pattes dans les fourrés à gratter le terrain. Plusieurs découvertes similaires seront ainsi mises à jour. Nous n’insistons pas trop, le prélèvement d’objets antiques est sérieusement prohibé et l’attitude de touristes pilleurs ne nous ressemble pas…
…Mais … tout de même…
…Hein ?
…Ben…tout de même, un petit souvenir authentique…
…Hein ?   C’est défendu ?
…T’es sûr ?
…Aller, encore un et on ne touche plus !.
Il ira sans dire que ces modestes découvertes n’intéressent guère les archéologues de haut vol, mais l’ensemble demeurera super bien planqué durant le reste du voyage.
            De retour à bord, un superbe voilier ancien aux vernis et cuivres étincelants était mouillé à distance. Entre nous, un bateau à moteur s’était installé.
Le repas du soir dans notre cockpit…
…L’instant de rêve…
…Françoise dans les filières, moi, étendu sur la bôme, appuyé au mât, passé la courbe du soleil, la tête dans les étoiles…
…Eh bien non, pas vraiment…
…L’espèce d’olibrius d’à coté n’a pas trouvé meilleure ambiance que de laisser son moteur tourner en permanence toute la soirée. Son « zonzon » nous tint compagnie jusqu’à vingt trois heures et des brimbelles pour en remettre une couche le matin dés le petit déjeuner.
La tête dans le noir, plutôt que rage rouge, ne faut-il pas prendre pitié des personnages de la sorte incapables d’apprécier des instants aussi rares… ?
…Oui…
…Le mot juste c’est « pitoyable »…
…Lui aussi a dû embarquer précipitamment dans son Airbus la semaine passée en oubliant de laisser son narcissisme dans le hall d’entrée de son clapier en verre fumé. Toujours est il que nous agréâmes son départ au plus haut degré.
            La sérénité retrouvée nous vaquons à nos occupations. Avec délicatesse un youyou s’approche, à bord, un villageois nous propose quelques bricoles qui ne nous intéressent guère. Une cagette d’abricots nous retient le regard, muni de sa mini balance rouillée, il est prêt à faire commerce mais le prix exorbitant nous fait reculer. Néanmoins, sur notre demande, le lendemain matin, toujours souriant, il nous apporte du pain turc, sorte de galette qui nous satisfait. Au passage, Françoise négocie l’achat de deux gros coquillages pour Donna.
            L’heure est à l’appareillage, nous glissons vers le fond de la baie, le village s’y étale, un mouillage protégé est possible mais le quai du petit port nous séduit. Un quai, c’est souvent l’eau à volonté, quelques fois l’électricité bien que non indispensable mais c’est aussi la possibilité de débarquer à tout instant sans contrainte d’annexe et d’avoir la faculté de laisser le bateau en sécurité pour une plus longue excursion dans l’arrière pays.
Les amarres frappées, c’est douche à profusion au jet sur le quai en prenant garde de ne pas se brûler tant l’eau flirte avec l’ébullition !
Un cybercafé existe-t-il ici ?
Renseignements pris, deuxième rue à droite, une enseigne en carton indiquait bien un « Internet quelque chose » Passé le seuil, une marmaille bruyante s’excite sur les quelques vieux ordinateurs épuisés qui survivaient là. Néanmoins, les connections se sont établies sans trop de misère. Nous sommes même parvenus à conclure un bail de location à Nancy avec tous les échanges de documents qui s’y rapportent. Autant dire un exploit pour nous autres informaticiens de troisième rang. Le coût s’exprimant en centimes, l’affaire était finalement intéressante.
            Comme je l’indiquais tout à l’heure, bateau à quai, nous pouvons envisager un petit voyage en dolmuç pour la journée. Approchant bientôt de Marmaris notre éventuelle destination finale, l’idée germe de nous y rendre afin d’y étudier les possibilités d’hivernage. Sur place, les contacts confirment les commentaires recueillis au fil du voyage. Le chantier « Yacht Marine » présente un équipement, une aire de stockage à terre et un environnement tout à fait satisfaisant pour un coût bien inférieur qu’en France. Une réservation est vite conclue.
            Pour le retour, le doute s’installe quant à savoir quel mini bus va nous reconduire à Bozborum. Un turc ne te laissera jamais longtemps sans venir spontanément t’aider. C’est Djamila qui nous confirme l’arrêt du bus. Chargée de ses emplettes la jeune femme nous confie ses achats le temps d’une courte absence. Le temps de la surprise, de l’incompréhension, elle est de retour et nous indique l’arrivée du bon dolmuç tout en dialoguant avec le chauffeur afin que nous bénéficiions de places assises. Durant la route, nous pensons comprendre qu’elle nous inviterait à Bozborum pour boire un verre. Le turc n’est pas notre langue maternelle, nous prenons des réserves.
On avait bien compris !
A l’arrivée, tenancière de quelques tables sous la pinède, elle nous presse deux grands verres de jus d’oranges du pays.
Penser que ce geste est intéressé par le fait de son bar ?
Pas forcément, mais peut être…
Elle ignorait tout de nous et ne pouvait donc pas prétendre à des retombées commerciales. Si notre départ était imminent, elle ne nous revoyait pas de si tôt !
Non.
Non, nous pensons très sincèrement qu’il s’agit encore là d’un exemple de l’accueil du peuple qui nous reçoit. D’autres exemples confirmeront bientôt.
            Une raison certainement valable nous invite ce soir à nous vêtir beaux pour assurer une petite sortie resto. Notre choix se portera sur la dernière terrasse après les quais des pêcheurs. Plusieurs tables de bois, nappes blanches repassées, loupiotes discrètes avec devant nous le crépuscule qui voile la baie. Le doux clapotis de l’eau calme dans l’entremêlât des roches ajoute quelques notes à une presque silencieuse musique locale. Après plusieurs « mezzés » succulents, on nous cuisinera des calamars frais qui resteront dans les mémoires. L’accueil, le service sont parfait. Comme de coutume le thé nous est offert. La convivialité sera de mise, nous discutons tant bien que mal avec un patchwork de français, d’anglais et d’allemand. Quand nous prenons congés, le restaurateur nous propose d’utiliser les douches gracieusement le lendemain matin.
            En fait, le serveur nous avait appris qu’en sortie de village existaient de nombreux chantiers navals artisanaux qui construisaient encore de nombreuses « gulets » traditionnelles. Bonne raison pour s’attarder encore un jour et prendre la route sac au dos pour essayer de repairer ces chantiers. Deux, trois kilomètres à longer la baie puis, s’enfonce entre les reliefs une modeste vallée et là, en pleine campagne, de modestes ateliers couverts de quelques tôles rongées par le sel abritent un piètre outillage. Des tas de bois de toutes essences sont soigneusement stockés, ils côtoient des vieux fûts rouillés utilisés pour dresser les échafaudages le tout au beau milieu des champs cultivés et autres vergers d’oliviers ou d’arbres fruitiers. Dans cet environnement mêlé, s’élèvent étraves, membrures, charpentes complexes, unités achevées aux senteurs d’acajous vernis, un véritable musée maritime en plein air, un régal pour les yeux d’un ex constructeur amateur.
            Au cours du retour, sur une murette, un gamin, une dizaine d’année, fils de pêcheur avait installé sont petit étal de coquillages sans doute pêchés par son papa. Il attendait qu’un touriste égaré passe par ici et s’intéresse à sa petite affaire. Le client, ce fût Françoise qui dut marchander sérieux pour obtenir deux spécimens assez originaux pour un modeste billet. Le gamin se la jouait sérieux. Même très sérieux ! La maman s’approcha discrètement pour voir…
Chantier de « gulet » à Bozborum
            De retour, l’envie de quitter le port pour le mouillage voisin nous titille. Nous partons en reconnaissance en zodiac puis en déduisons que le quai, c’est bien aussi. Le soir, au cours d’une petite balade au village, nous retrouvons Ricardo et Victoria cet équipage espagnol rencontré à English Harbour. Les discutions iront bon train…
            Un matin, il faut bien quitter Bozborum… Un petit peu de regret mais l’assurance d’y revenir un jour.
Avant le départ, nous saluons Djamila complétons la cambuse et abandonnons notre petit bout de quai.
            Plusieurs pointes rocheuses, quelques îlots, nous progressons gentiment vers le sud. Une baie profonde, cernée de pinède, une eau limpide bleue comme un ciel de Grèce, il est bientôt treize heures, virement de bord pour une escale de rêve.
            Un tour d’honneur, manière de reconnaître les lieux et choisir sa place. Nous hésitons plus que d’ordinaire le guide mentionne une très mauvaise tenue des ancres. Le meilleur abri à droite en entrant, sous les vestiges d’une citadelle, est en partie monopolisée par un ponton de bois installé par le petit resto agrippé à la maigre garrigue du coteaux. Du plus loin qu’il le puisse, le jeune du resto, muni de bouées orange vif, fait de larges gestes afin d’attirer les bateaux de passages, leur offrir un appontement gratuit avec l’espoir que l’équipage s’installe à la terrasse de son établissement. Généralement, nous n’abusons pas de ces situations. S’il est normal de répondre à leur attente ce que nous faisons spontanément de temps à autres, nous forcer la main, le capitaine ne supporte mal. Mais finalement, un petit quai de bois, une auberge « chez Ali Baba » ne nous déplaisait pas. Nous approchons vers le milieu du ponton quand le jeune homme nous refuse la place en nous indiquant sans ménagement de nous amarrer à l’extrême gauche du quai. La profondeur est-elle suffisante ? Si un vent de nord se lève, ne serons-nous pas déportés vers les roches toutes proches ? Je tente le dialogue sans succès, il est borné. Sans entrer plus loin dans son jeu, nous nous imposons à un emplacement intermédiaire. A deux doigts de tout larguer pour un mouillage dans la baie, certifiant à notre homme qu’a bord de Kyf il n’y a qu’un seul maître après Dieu, il accepte, en maugréant que le centre du ponton est réservé aux plus grands bateaux. Il l’oublie bien vite quand le candidat suivant, battant pavillon US, mais accusant un mètre de moins que nous, s’installe à la place que nous avions retenue. Nous ne sommes pas « chez nous », partant de là, nous laissons faire tout en faisant observer clairement, avec dans les yeux du capitaine, ce regard spécialement acéré pour ce type de condition, que nous n’avons pas compris.
Est-ce l’effet du regard ?…
…Le dépit transparaît il à ce point  ?…
…Notre homme s’assagit. Pour détendre, (encore une fois, en respect aux peuples qui nous accueillent) nous lui révélons que malgré l’incompréhension, il n’y a pas gravité !
Et Françoise en ajoute une couche en retenant une table pour la soirée !
La guinguette nous paressait douteuse. Tas de planches, vieilles tables bancales sur l’arrière en guise de laboratoire, paravent de feuillage poussiéreux, sanitaires… derrière le rocher…
…Allons prendre un peu d’air pour nous mettre en appétit.
            Petite balade en Zodiac et baignade dans une eau cristalline à 26° sur une plage solitaire. Avant le repas, grimpette dans les reliefs jusqu’aux ruines de la citadelle. Durant ce temps, l’appontement s’était garni jusqu’à saturation de voiliers en majorité de location. Juillet est bien entamé, les « juilletistes et autres bientôt aoûtiens» de toute l’Europe du nord déferlent…
 …Pas tout à fait le même monde…
…Ces marins là, pressés, ne comptent pas, ni les euros, ni les dollars et sont souvent en tributs hermétiques. Ils arborent des maillots multicolores, des lunettes griffées, balancent quelques termes marins bien appris, mais la facette mi-bourgeoise, mi urbaine chic, accuse parfois un grave porte-à-faux.
            Il est certain qu’à l’approche, les installations de la petite taverne se révèlent pour le moins sommaires. A priori, sans importance pour nous, le rustique, on aime…
… Mais tout de même…
…L’approvisionnement se fait avec une barque de pêche ancestrale, légumes, boissons ou viande en vrac, au fond, sur une bâche plastique. L’électricité est assurée par un groupe poussif qui s’arrête de temps à autres. La nuit, pas de groupe donc pas de courant …
…Le congélateur … ?
…Pas d’inquiétude, il est à l’ombre du clair de lune !
Bref, installé, nous commandons mezzès et calamars grillés.
Une horreur !
Observant mes beignets de courgettes tachetés de blanc… Du moisi ! Ils sont moisis… !
… Peu certes… Mais tachetés de moisi, ça te laisse rêveur. Alors tu veux pas faire d’histoires, tu gratouilles, tu bois beaucoup, (de l’eau !) et tu passes aux calamars.
Pas farouches non plus les calamars !
Des anneaux des plus ordinaires congelés à temps partiel saturés d’une huile de friture qui est sûrement filtrée saison après saison !
L’ensemble couronné d’une addition à l’occidentale. Nous connaissons un peu les prix turcs, nous en sommes à plusieurs années lumières ! Rentrés à bord, notre sentiment d’arnaque est partagé par l’équipage du cata voisin… Maigre consolation. En guise de digestif, à la nuit noire, des rafales de nord-est nous descendent dessus avec vigueur trouvant chaque skipper sur le pont aux prises avec les amarres. A nouveau nous regrettons cet amarrage si près des rochers, la prise au vent de la douzaine de voiliers agrippés à ce petit appontement est telle que chacun s’appuie sur son voisin et Kyf se trouve en bien mauvaise posture. Le vent redouble, j’hésite un moment, sommes-nous vraiment en sécurité ici ?
Quitter le quai par nuit d’encre dans ce secteur dépourvu de balisage lumineux ne nous dit rien qui vaille. Un bref instant, persuadé que c’est notre seul salut j’élabore une technique de manœuvre un peu « hard » pour nous sortir au mieux de ce cloaque malsain…
…Pointu, pointu…
…Cela risque d’être chaud…
A bord de chaque bateau, les visages sont tendus, les regards graves, quand, des inconscients rigolent encore autour d’une bouteille vide.
Chacun y va de son appréciation de la situation les yeux rivés sur l’anémomètre qui se stabilise un moment. Je reste suspendu à ma décision…
…Quitter… rester… ?
Le vent perd quelques nœuds, reprend un peu, puis perd quelques degrés de sa fougue, reprend, mais pour l’heure, cramponnons-nous aux madriers du ponton. L’espoir d’une accalmie se confirme minute après minute…
…Hésitation… légitime, dirons-nous…
…L’anémomètre marque le pas, les rafales n’atteignent plus les sommets précédents, il est « urgent d’attendre » semble-t-il. Ma réflexion porte désormais sur une éventuelle manœuvre nocturne au cas ou ?
Petit à petit, les conditions s’améliorent, doute en tête, nous décidons d’aller dormir au mieux d’un oeil. Inconsciemment, chaque bruit, chaque grincement, chaque sifflement du vent entre en résonance à leur fréquence nous signifiant que finalement tout est normal. Durant ces périodes de sommeil superficiel, tous infimes bruits suspects seraient instamment détectés appelant dans l’instant le capitaine sur le pont.
En fait, la nuit sera calme et le repos assuré.
            Au réveil, les questions ne se posent plus, au plus tôt nous déguerpissons. La navigation sera agréable. Pour le repas, une baie profonde remarquée sur la carte est choisie. Prudemment, nous élargissons une pointe rocheuse et pointons l’étrave vers le fond de cette baie étroite. Bien vite, confirmation est démontrée que le mois de juillet est bien avancé et les vacanciers envahissent les mouillages de Turquie au même titre que les Porquerolles et autres Ibiza de chez nous ! Les abris les meilleurs sont encombrés d’embarcations de toutes natures, les décibels se répandent sur l’onde, les cris fusent de toutes parts. Le temps est calme, nous fuyons et mangerons en mer.
            Entre arnaques et envahissement, notre pressentiment d’une saison bien avancée nous rappelle que chaque année c’est bien aux environs de cette période que nous remisons volontiers notre Kyf à terre pour laisser la place à d’autres. Marmaris est à portée de voile, la brise est portante, comme trop peu souvent, le diesel s’est tût et notre fier esquif taille gentiment sa route. Plusieurs voiliers nous accompagnent dont un cotre en acier anglais rencontré à plusieurs reprises lors de nos escales. Une île boisée ferme partiellement l’entrée de la grande baie, dans le détroit, la brise rentre assez fort et nous sert une dernière bourrasque pile dans le nez, mais passé le goulet, la haute mer est derrière, un petit bord bâbord amure puis bientôt se profilent les installations de la moderne marina qui va abriter notre bateau jusqu’au printemps prochain. Lors de la dernière approche, quelques images douteuses nous parviennent sous la forme de deux grands voiliers coulés là qui gisent l’un à demi envasé, l’autre sur les rochers de la côte. Sensation bizarre lors de l’arrivée à un port que tu as choisi pour hiverner ton voilier.
             
Dés le passage de la digue, un zodiac nous accueille, nous attribue un emplacement tout en nous aidant efficacement à l’amarrage.
            Dés lors, le programme est nettoyage, rinçage, entretien, et maintenance en tout genre. Néanmoins, notre première démarche nous conduit à la capitainerie confirmer notre contrat d’hivernage. Les négociations s’effectuant en anglais, l’évidence n’est pas de mise. Malgré cela, par le biais de photographies nous persuadons notre interlocuteur de notre exigence qu’en complément d’un calage bois traditionnel, la fourniture d’un solide ber en acier tels que nous en avions remarqué sur le chantier, serait mieux pour parer à un éventuel tremblement de terre. En Turquie, ce risque n’est pas négligeable. L’affaire sera conclue sans équivoque moyennant une modeste plus value. En sortant nous nous enquérions de notre courrier. Un peu déçu de son absence, nous rentrons à bord vaquer à nos occupations. Plusieurs jours passent ainsi à bichonner Kyf. Nous profitons d’une matinée calme pour dégréer les voiles, les planchers sont retirés, les fonds sont vigoureusement rincés au jet et les fins d’après midi se passent entre amis ou à la jolie piscine au resto du chantier.
            Renseignements pris, un matin nous nous dirigeons vers la gare routière en quête du bus susceptible de nous conduire à Kusadasi afin de récupérer Kyfoùin notre camping car. Nous embarquons à l’heure précise dans un car confortable. De temps à autre, l’homme de service nous propose gracieusement de l’eau fraîche et la traditionnelle aspersion des mains à l’eau de Cologne. Au terme des cinq à six heures de route, nous retrouvons sans problèmes notre monture au parking du port. Avant de rentrer, nous passons saluer notre équipage marseillais qui vit à l’année sur leur voilier immobilisé là depuis plusieurs mois suite à une panne mortelle de moteur.
            De retour à Marmaris, nous constatons à nouveau l’absence de notre courrier. Peu importe, pour l’heure, il nous faut mettre Kyf à terre et poursuivre son désarmement. Rendez-vous est pris avec le service de manutention pour le surlendemain. Bien centré dans la darse, les préposés placent les sangles suivant mes directives et là, chose jamais observée ailleurs, un plongeur s’immerge afin de vérifier que tout est bien « OK » avant de débuter le levage. Sécurité absolue a mettre au crédit de cette marina que nous ne manquerons pas de recommander a nos connaissances. Le lift roule au pas, s’immobilise sur l’aire de lavage, l’équipe se charge de nettoyer notre carène au Karcher puis le cérémonial du calage s’effectue avec méticulosité. Inspection rapide, rien de suspect, nous poursuivrons durant plusieurs jours encore l’entretient de notre Kyf. Au cours d’une inspection je descelle la présence d’un silentbloc moteur gravement fissuré. Sans doutes une conséquence de la désolidarisation du moteur et de son support réparé a Kusadasi. Les pièces de rechanges sont commandées en centre ville et nous parviennent sous quarante huit heures. Seulement, l’une d’elle n’est pas disponible avant plusieurs semaines, il est donc décidé de mettre cette intervention en « stand-by ». L’an prochain, nous apporterons la pièce de France et procéderons à la remise en état dés notre arrivée.
            L’essentiel du travail à terre porte sur des petites reprises de peintures de ci de là. Depuis deux ou trois saisons, peu d’égratignures étaient à retenir mais au fil du temps, une accumulation de mini amorces de corrosion sont à reprendre. De même, le support circulaire de la bulle présente au niveau des trous de vis de fixation du plexi un début de coulure de rouille qu’il est exclu de laisser ainsi plus longtemps. Françoise s’occupe comme à l’accoutumé du traitement des boiseries extérieures et du nettoyage profond de tous les équipets. Rien n’est laissé au hasard, la pérennité d’un voilier est à ce prix.
            Les fins d’après midi passent dans la piscine ou en compagnie d’autres équipages notamment nos amis du « Jason » retrouvés à l’occasion d’une tournée des pontons.
 Kyfoùin, notre camping car est en compagnie d’un frère jumeau, un équipage français, que nous avions croisé de temps à autre dans le Dodécanèse et qui, comme nous, marie les deux systèmes de voyage.
Fi de nos points communs, la sympathie de Madame est « modérée » (je suis gentil) mais plus tard, Monsieur affichera un discourt courtois et spontané…
            … Merci Monsieur !
            Chaque matin, un petit coup d’œil au courrier, toujours sans succès.
            Afin de suivre au mieux nos petites affaires, la marina disposait d’un réseau Internet « WI FI » qui s’est révélé fort pratique. Depuis le bord, je pouvais nous connecter et m’adresser en France par E-mail.
            Passé quelques jours à bosser par quarante à l’ombre, une pose …s’impose, manière de se détendre un peu.
Jean Claude et Hélène sur leur voilier Accalmie étaient mouillés à Knidos le site antique que nous avions négligé par prudence lors de notre navigation. Nous leur proposons de les rejoindre par la route.
Environ cent cinquante kilomètres vers le nord, petite route tortillante de montagne, quelques emplettes au programme, nous partons donc en fin d’après midi manière de nous approcher un peu, dormir près d’une plage et arriver cool demain matin.
Comme d’ordinaire, vers dix huit heures, un village tranquille, nous nous engageons dans une ruelle pierreuse qui nous conduit insensiblement vers des terres maraîchères alternant vergers et plantations diverses. Un petit cours d’eau habillé de roselières douces, des oiseaux agiles nous indiquent le modeste estuaire qui s’étire sur la petite plage de sable noir. C’est un peu un « bout du monde »… parmi d’autres. 
Nous aimons assez passer un moment dans ces types de paysage sans prétention, ces landes anonymes où règne encore une sorte de vie originelle. La nature est vierge de tous intérêts mercantiles, que viendraient bien faire ici, au milieu de nulle part, des cars de tour opérateur ? Leurs fidèles ne comprendraient rien, la rébellion serait proche.
C’est exactement ce qu’il nous faut.
La table, les chaises sont installées, l’artillerie anti-moustiques est en place, le repas pieds dans l’eau est agréable. Entre la poire et le fromage, nous avions remarqué le passage d’un tracteur agricole qui se stationna à cent mètres environ. Le conducteur était accompagné de son gamin et de son épouse, discrète, voilée à souhait, le regard ailleurs. Tous trois se baignèrent à l’écart. La jeune femme s’immergea entièrement vêtue… Islam oblige.
Le calme ne s’en fut pas troublé, la nuit nous peint son œuvre en noir clair, la pleine lune est bientôt au zénith, nous rentrons au nid.
On frappe à la porte !!!
__ ???
Nos regards se croisent…
… ???
Qui ça peut être à une heure pareil ?   
__J’te jure, j’attends personne !      (C’était pour détendre !)
Ouvrons donc…
…La jeune musulmane, les yeux brillants, timide comme une adolescente du siècle passé s’efforçait avec grâce et courtoisie de nous souhaiter la bienvenue. Elle nous remet à titre de présent une énorme pastèque.
Sans doute, confusion et émotion s’affichent sur nos visages.
Quelques fractions de secondes et la fine silhouette disparaît dans la nuit.
Françoise a le réflexe de me passer une brique de jus de fruits, je cours quelques pas rattraper le tracteur, l’offre au gamin qui sourit de toute son innocence. Les parents remercient, les sourires illuminent cet instant, cette perle de bonheur…
            L’obscurité était à présent totale. Les loupiotes du vieux tracteur s’étaient dissipées dans la nuit, le Monde couvrait notre sommeil d’une drapée brodée d’ébène, ce soir, il veille sur nous…
… Et si pour, nous le voyage, c’était déjà ça ?
            Réveil en pente douce, premières lueurs du jour et déjà un petit coup d’œil circulaire à l’affût d’un animal furtif, d’un oiseau discret, d’un simple voile de brume sur la baie ou que sais-je encore ?
            En fait, il est tôt et la couette nous retiendra quelques instants.
            Enfin les yeux désembués, petit café, tartines beurrées, confitures en plein air sur la terrasse improvisée.
            Discret, sans bruits, un couple âgé, vélos d’époque, était apparu en arrière sur le chemin poussiéreux. Pliés en quatre, chacun s’affairait méticuleusement à la cueillette de je ne sais quoi au milieu de marais desséchés aujourd’hui couverts d’une rase verdure. Besoin de connaître l’autre ou simple curiosité, j’approche et demande…
__???...
__ Salata. Me dit le pépé.
__Ah evet ! Répondais-je. (« Oui » en turc)
En fait, je reconnais des bouquets d’une sorte de verdure mi-algue, mi-fines herbes aperçus sur les marchés régionaux. Après un échaudé rapide, la chair enrobant ces brindilles est délicate et subtile. Par contre, les brindilles formant la plante ne sont pas mangeable.
Je me retire poliment.
C’est Françoise à nouveau qui a l’idée…
__La pastèque d’hier soir, il en reste les trois quarts, dit-elle, si tu leur en portais une tranche à chacun ?
__Bien sûr, bonne idée.
Les visages s’illuminent avec sincérité, Ils remercient vivement, s’installent en tailleur et dégustent.
A notre départ, c’est sourires spontanés et multiples gestes d’amitié.
            Nous roulerons le cœur chaud.
            La route s’engage bientôt dans cette immense presqu’île étroite de Datcha. Au passage, nous reconnaissons quelques criques que nous avons fréquenté en bateau il y a peu. Le relief est très accidenté, un peu la haute Corse. Route étroite, falaises impressionnantes, petites plages difficiles d’accès puis, dans l’intérieur, une agriculture modeste. Auprès du petit étal d’un maraîcher local, nous faisons le plein de magnifiques fruits et légumes notamment de raisin délicieux pour quelques pièces de monnaie. A l’approche de l’extrémité de la presqu’île, les ruelles du dernier village sont si étroites qu’il nous faut manœuvrer à plusieurs reprises pour éviter d’accrocher les angles de rues et autres balcons proéminents. Au final à proximité du site de Knidos, un parking bien plat en terre battue nous convient à merveille. J’oriente le camping car face mer. Le jour baisse déjà, Accalmie tire sur son ancre, nous manifestons notre présence à coup d’appel de phares et bientôt, Hélène et Jean Claude s’approchent en zodiac. Les retrouvailles sont toujours chaleureuses si loin de nos terres natales. La terrasse d’un resto sympa nous accueille pour la soirée.
            Les étoiles sont bien hautes dans le firmament lorsque nous regagnons nos pénates.
            Au réveil, les dieux antiques du lieu avaient-ils jeté un sort sur Kyfoùin ?
            Toujours est-il que nous perdions insidieusement notre réserve d’eau potable et la roue arrière gauche était à plat.
Peu importe puisqu’on a la santé…
… C’était simplement la purge du réservoir, dans son coffre, qui, sous l’effet d’un violent soubresaut du véhicule sur un passage défoncé de la route d’hier, s’est entrouverte suite aux chocs du contenu du coffre qui a dût voler tous azimut.
La pose de la roue de secours sera l’occasion d’un test « en situation ».
Après ces petites misères, la visite du site antique nous occupe un moment. C’est très intéressant et, des hauteurs, le panorama est édifiant. Il est toujours émouvant, au milieu de ces vestiges, de s’imaginer il y a plusieurs siècles à ce même endroit, là juste sous nos pieds, l’intense activité qui devait régner ici. L’emplacement du port antique partiellement ensablé mais toujours bien visible était primordial, bien repérable et assez facile d’accès, il faisait rayonner la cité de Knidos dans toute la méditerranée.
   
Jean Claude et Hélène à Knidos                          Détail du travail du marbre
De retour près du zodiac de Jean Claude, nous échangeons quelques mots avec un couple français et leurs deux enfants qui voyagent en camping car dans le secteur. Nous faisons connaissance et échangeons quelques « bons tuyaux » toujours utiles pour la suite de nos pérégrinations.  
Vers quatorze heures, nous nous restaurons à bord d’Accalmie pour ensuite bientôt reprendre la route inverse pas trop tard afin de faire réparer notre pneu. Sans peine d’ailleurs, au premiers bourg, un service « lastic-auto » (prononcer élastique auto) enfoui sous une montagne de pneus d’occasions se charge de l’opération pour quelques pièces. C’est assez tard que nous rejoignons Marmaris.
Dés l’ouverture du bureau, je m’enquière du courrier. Déception, toujours rien. Petit coup de fil à Séverine qui confirme bien l’expédition plus de douze jours auparavant. Rien d’alarmant, le délai habituel tourne aux environs de dix jours. Nous nous remettons au travail, Kyf a besoin de plusieurs petites retouches de peinture ça et là. Les saisons passées, sur les petites égratignures inévitable, seule de la sous-couche anti-corrosion avait été appliquée. Cette année, des reprises de laque bi composant de finition seraient bienvenues. De son coté, Françoise en plus d’assurer l’intégralité de l’intendance s’occupe entre autre chaque saison du nettoyage et huilage de tout les éléments extérieurs en teck. Cet exercice se pratique à l’ombre sous les bateaux voisins.
Trois ou quatre jours passent ainsi, j’en profite aussi pour refaire l’étanchéité de la « bulle », reprendre également la peinture de son support. Milles petites choses jusqu’au jour où l’impression de faire du zèle se fait presque ressentir…
… Mais toujours pas de courrier à l’horizon…
…Un conseil des sages est diligenté. Il s’en conclut qu’une découverte des environs et de l’arrière pays durant une petite semaine permettrait d’éviter d’attendre idiot.
            Sans attendre, nous assurons le plein de gasoil et celui du frigo puis au petit trop, « roule ma poule ! »
            Nos premiers kilomètres nous mènent à la plage d’Ôludeniz. Le Routard vantait le décor idyllique de l’endroit en oubliant de préciser qu’aux mois de juillet août, c’était franchement Cavalaire sur mer et ses trois mille parasols. Nous fuyons illico et suivons la côte par la corniche. Quelques temps après, à travers la pinède, nous devinons un emplacement possible. Le hasard met sur la courte piste d’accès ce camping car français rencontré à Knidos. Après péage pour l’entrée du site (eh oui, les turc savent exploiter aussi les touristes) chacun s’installe. Nous choisissons l’extrémité du lieu au pied d’une impressionnante falaise, les roues dans le sable qui semble assez dur pour supporter le véhicule. Il est temps de se mettre à table, les quatorze heures sont largement dépassées mais, à nos pieds, l’eau turquoise est si limpide qu’une baignade s’impose. Malgré le péage, l’endroit nous laissera un agréable souvenir. Très peu de monde, un décor magnifique, de fines fleurs du désert autour de la table, un petit coin de paradis. Notre compatriote français s’est posé à quelques encablures, nous les saluons et les discussions sont animées, chacun y allant de ses anecdotes d’aventure.
            En fin d’après midi, après une dernière trempette dans l’eau qui flirte avec les 26°, nous décidons de nous approcher du site du canyon de Sakliken particulièrement recommandé par tous les ouvrages traitant des curiosités naturelles de cette partie de la planète. La petite route se tortille dans une campagne maraîchère et fruitière. Des producteurs proposent leurs récoltes sur des étals rudimentaires. Au détour d’une courbe, le relief devient plus vif, un haut plateau est traversé puis des falaises apparaissent bientôt sur trois cent soixante degrés. Pas d’erreur, nous sommes proche du but. Un torrent se dessine, à l’ombre d’une canisse, de la terrasse d’une guinguette pitoyable, quelques regards de femmes voilées assises en tailleur nous émeuvent un peu. Juste l’instant de ralentir, prêter attention, elles nous hèlent vivement, prêtes à nous servir, nous vendre ou nous louer je ne sais quel réduit baptisé « chambre » chez l’habitant !
            Arrivé à l’ouvert du canyon, c’est un peu la foire du trône. Le paysan du coin fait parking payant sur son lopin de terre, ici le cousin a ouvert un kebab, là les marchands du temple étalent leurs babioles à trois balles. Nous en sommes un peu déçus mais encore une fois, les sites exceptionnels n’échappent pas à cette règle. Un vieux pont de fer rouillé qui semble juste posé sur deux rochers de chaque rive enjambe le tumultueux cours d’eau. Peu enclin à terminer le voyage à la nage, nous stoppons net. La quête d’un parking se passe assez mal. Un homme nous avait invité sur un terrain pour un prix modique, nous hésitons, ressortons, peu d’autres possibilités nous sont offertes, nous revenons donc voir notre homme qui dans l’intervalle a disparu. Un autre individu se présente, nous réitérons notre demande et c’est un refus net et sans appel. J’insiste, fait celui qui comprend rien et répète. Rien n’y fait, un petit attroupement se forme, cette jeune femme parle français nous dit-on…
…En fait, elle le parle comme moi le japonais ! 
Un sentiment douteux d’incompréhension, de trouble, voir de malaise se développe, gênant pour ce soir car il nous faut dormir dans la région et en sécurité si possible. Je laisse se calmer un peu le jeu, attends un instant quand un homme s’approche calmement. Il explique que de l’autre coté du torrent, il a de la famille qui pourrait nous trouver une place. Il confirme que des camions passent sur le pont sans problèmes…
…Ah bon…
…Pas très chaud pour s’engager, nous approchons néanmoins à vitesse réduite, une camionnette arrive d’en face…
…Cela te donne une lueur d’espoir…
… Néanmoins, dans l’instant, t’as pas vraiment le loisir de relire ton contrat d’assurance, tu retiens ton souffle, tu vises juste, tu traînes pas…eh…hop… t’es content d’être arrivé en face !
Bref, rive gauche, le chemin s’insinue dans un sous bois rabougris qui abrite des tables basses ceintes de multiples coussins à même le sol. En substance, ces terrasses de resto dépassent la notion de typique pour l’authentiquement turc. Le cours d’eau se divise en une multitude de bras qui s’écoulent à travers ces installations curieuses. La verdure envahit les berges, ce contexte vaut par son originalité. Seuls les clients manquent. Nous nous enfonçons un peu plus profondément, quand un homme nous invite à nous stationner prés de ses quelques tables. Il nous assure de la sécurité du lieu, lui-même dort sur place. La gratuité est de mise, un point d’eau est à notre disposition. Après une brève hésitation, gardant à l’esprit que notre homme aspire a ce que nous honorions sa table, nous acceptons.
            Camping car garé et calé, une petite balade nous approche de l’entrée du canyon afin de nous renseigner sur les possibilités d’exploration prévues le lendemain. Chemin faisant, nous remarquons un petit camion Mercedes immatriculé en France. Le véhicule n’est pas neuf mais rien ni manque pour aller loin et longtemps. Une voix française nous parvient des environs du point d’eau. Deux enfants s’amusent avec le papa, la maman s’affaire. Rapidement nous faisons connaissance de l’équipage du camion blanc français. Assez « zen », en mai dernier, ils ont quitté leur pays pour une paire d’années afin de visiter une partie de la planète. Jusqu’ici, leur route est un peu la nôtre en 2004. Italie, ex Yougoslavie, Hongrie, Roumanie, Bulgarie, Grèce, maintenant Turquie ; mais à la différence qu’ils poursuivent en Iran, Pakistan, pour découvrir enfin durant plusieurs mois l’Inde. Fatalement, la discussion va bon train, ces dames développent leurs facettes de voyageuses, et nous, nous conversons sur les données plus techniques de tels projets. L’école des enfants est assurée aux escales par la maman via des cours par correspondance. Il va sans dire que les élèves sont ravis d’une telle formule. Ce couple à déjà une expérience certaine, ils affichent en effet dans leur passé la réalisation d’un tour du monde en sac à dos. Mais, on discute, on discute, le temps passe, sans y prendre garde et le crépuscule croît. Mais cette rencontre se poursuivra encore autour du traditionnel thé offert par le patron de la guinguette voisine. Nous apprenons que nos routard avaient eux aussi un voilier à la Rochelle, ils l’ont vendu pour voyager autrement. Aujourd’hui, le hasard a voulu que, en fouinant sur Internet, je découvre leur site qui retrace toutes leurs péripéties. En décembre 2005 ils étaient bien au Pakistan, nous sommes sans nouvelles depuis. Pour ceux que cela intéresse, voici leur adresse Internet : http:www.hydrotis.com/rouletopette/index.htm.
            Il se fait bien tard quand chacun rejoint ses pénates, Françoise suggère qu’une petite bouffe simplette chez notre hôte serait bienvenue. Assis sur les coussins à même le sol, le cours d’eau a nos pieds, le patron est content, le fait de nous accueillir sur son parking, lui a fait gagner un client. Nous serons d’ailleurs les seuls. Salade composée, frites et côtes d’agneau… immangeables. Durant le repas, le patron s’était endormi sur les coussins voisins puis sans y prêter attention, disparut, sans réapparaître de la soirée. Après le « dépeçage » des fameuses côtelettes, nous attendons la note. Personne ne se manifestant, j’avais bien repéré en haut d’un talus en sous bois un vague néon blafard, je m’y dirige, quelques marches dans la terre battue, dans la pénombre, je m’égratigne dans les branches basses, le terrain est accidenté, à gauche, trois paires d’yeux jouent dans le noir, c’est des chèvres qui s’étonnent… … de mon étonnement !
 J’atteins un espace plat caillouteux, des vieilles gamelles cabossées, du bois mort, au fond des vieilles souches mais personne à l’horizon...
… Il fait noir sombre…
…__Mais elle bouge la souche là-bas !
…Ce n’est pas une souche…
…Elle se lève…
…La lumière est terreuse…
… C’est une femme, elle s’approche doucement, visiblement c’est une immigrée indienne. Sans bouger le moindre cheveux, assise là, prés de son bois, dans l’obscurité, elle a tout observé de mon approche. Passé ma surprise, je tente d’expliquer que nous avons mangé là, juste en dessous et nous souhaitons régler…
…Va t’en expliquer ça à une indienne… !
… Crainte, timidité et soumission se lisent sur son visage. Regard au sol, je devine ses lèvres se détendre à peine elle n’ose sourire encore mais elle a moins peur…
… J’explique à nouveau…
… Pieds nus, vêtue des restes d’une tunique sans teinte, elle a refait deux pas…
… Lentement, elle m’accompagne jusqu’au bas du talus, elle a compris, elle m’indique que le patron est allé dormir, nous paierons demain, puis elle se retire dans le silence de sa pénombre.
            Longtemps cette image hantera mes souvenirs…
            Le milieu de la nuit sera perturbé par une voiture stationnée a proximité phares allumés, moteur au ralenti, une heure durant. Mon équipière fera le guet discret avant de se rendormir un peu jusqu’au lever du jour où chiens et coqs se chargerons de nous rappeler que le monde appartient aux gens qui se lèvent tôt paraît-il !
            Petit déj’ embué, puis sacs au dos, nous nous dirigeons vers le canyon. Au passage, nous saluons nos amis voyageurs d’hier soir. Le circuit débute sous le fameux pont de fer, un sentier escarpé pénètre les entrailles de la montagne. L’humidité ambiante avoisine les 100%, rapidement nous sommes confrontés à la falaise abrupte, la seule possibilité est de joindre l’autre rive. Devant la puissance du torrent, bon nombre de curieux rebroussent chemin. Les hautes parois rocheuses de l’endroit les comblent déjà. Quelques jeunes s’enhardissent et tentent le franchissement. Nous observons attentivement. La profondeur atteint la ceinture, le courant et le vacarme sont impressionnants mais nous en concluons « qu’il n’y a pas vraiment péril ». Chaussé de bottines néoprènes, je me glisse entre les roches glissantes de la rive, Françoise suit, il nous faut nous cramponner l’un à l’autre assurer chaque pas entre les galets qui roulent, il faut hurler pour se parler tant le vacarme est assourdissant, la puissance du rapide et à chaque pas plus intense. A mi-parcourt, nous avons de l’eau jusqu’à la taille, il faut protéger les sacs, le matériel photo, c’est dur, l’eau glacée nous malmène un moment puis la profondeur régresse cela nous rassure avant de relâcher sur la grève, contents de pouvoir poursuivre la découverte de cette gigantesque faille de dix huit kilomètres de longueur. La suite est plus cool, des bancs de sable ou de gravier permettent de progresser. Le débit s’amenuise aussi. Le spectacle est grandiose.
 
   
Le canyon de Saliken
         
 Passé une heure de marche environ, d’énormes rochers arrondis et glissants comme des savonnettes nous font barrage. En arrière, deux hommes jeunes et athlétiques nous proposent de nous aider à franchir ce passage surtout dangereux par le coté extrêmement glissant des rochers. Sans matériel d’assurage, une chute de quatre ou cinq mètres pourrait être fatale. Nos deux compères, forts comme des turcs, il est vrai nous arrachent littéralement par les bras et…hop en deux temps trois mouvements, nous voici catapultés à l’étage supérieur. L’expédition peut reprendre, le cours d’eau est plus modeste, mais le spectacle de ses deux murailles que j’estime par endroit à une centaine de mètre de hauteur espacées de seulement trois à cinq mètres est vraiment un émerveillement pour les yeux. Quelques appréhensions surviennent le temps de passer sous des énormes blocs de roche coincés ça et là, dans les hauteurs du canyon trop étroit. Plus loin, le ciel disparaît avec sa lumière, l’érosion des millénaires a taraudé dans le roc une grotte immense, puis en sortie, le soleil joue avec les parois polies et le miroir de l’eau limpide. La progression fait apparaître des méandres tourmentés, des forces colossales durant les siècles ont sculpté avec vigueur la matière. Ici, les formes sont plus arrogantes, voire agressives, témoin de la démence de ces torrents de montagne à certaines époques. La progression devient plus hasardeuse, l’hostilité croît lentement, encore quelques clichés, un ou deux passages délicats sur les roches glissantes, notre guide improvisé nous explique qu’il devient dangereux de poursuivre au-delà d’ici, des roches isolées se détachent des parois, il est donc prudent de rebrousser chemin. Satisfait de notre parcours aller, le retour nous offrira d’un angle différent de superbes vues également. Prudence tout de même où tu mets ta main, à hauteur d’homme, sur le calcaire poli, la présence d’une très grande araignée me surprend le temps d’un vigoureux frisson à te glacer le sang. Elle affiche largement les dix centimètres d’envergure.
                                      
 
 Pas très farouche, elle se laisse tirer le portrait en gros plan, l’objectif soigneusement tenu à quelques centimètres. La fin du parcours se passera sans encombres, le franchissement du profond torrent du départ devient pour ainsi dire « une formalité ».
            De retour au campement, l’ambiance a bien changé, des cars de tour-opérateurs ont vomis leurs hordes bariolées bruyantes à souhait qui s’éparpillent. Le temps est venu de nous retirer.
            S’il est vrai que le littoral est intéressant à suivre, il est aussi très fréquenté durant l’été. Les montagnes de l’intérieur réservent souvent aux voyageurs plus d’authenticité.
            Passé une centaine de kilomètres, nous quittons la route goudronnée pour emprunter une piste carrossable menant à une sorte de plateau d’altitude isolé et desséché. Sur la carte, un modeste pointillé indiquait son existence. Dans un nuage de poussière, à vingt à l’heure, Kyfoùin s'engage dans un décor de Far West. Au loin, quelques troupeaux, plusieurs campements de nomades subsistent agrippés à leur mode de vie ancestral. A distance, sur notre gauche, quelques huttes de branchages et roseaux. Une femme est assise immobile à l’entrée de l’une d’elles. Un feu de bois entre les pierres, un bouquet d’arbres rabougris…
            …Plus loin, à l’arrière d’un troupeau de chèvres, vêtus de noir, trois hommes du désert. Le plus jeune se met à courir à toutes jambes vers nous…
… C’est un adolescent…
…Mon équipière s’inquiète…
__ Qu’est ce qu’il veut celui là ?                          
__ Mais… Laisse faire, laisse venir…
…Kyfoùin ralentit, s’arrête…
…Le jeune homme est au bord de la piste. Ses yeux brillants luisent, il est essoufflé mais ébahi par ce véhicule bizarre venu d’un autre monde. De bien loin il nous avait repéré, il voulait voir…
…Toujours stoppé, un instant il se régale des yeux, fait le tour, il a compri que nous habitons à bord. Timidement, la sincérité débordant du regard, il nous invite spontanément à nous installer prés du campement pour la nuit. Dommage qu’il soit si tôt, nous remercions vivement, lui offrons une bouteille d’eau bien fraîche de notre frigo. A nouveau, son regard témoigne de toute la gentillesse du monde.
Aujourd’hui encore, mon cœur garde enfoui dans sa mémoire le visage de l’enfant de cette humble famille qui a si peu mais qui offre tant.
Dis moi donc qui est le plus riche ?
Cahen, cahen, nous traînons notre nuage de poussière sur cette tôle ondulée vers le seul village de l’endroit. Les maisons sont fort modestes, bâties et couvertes de pisé, le milieu est agricole mais deux siècles nous séparent. Discrètement, au zoom depuis l’intérieur, nous fixons quelques clichés peu ordinaires. Bientôt, nous rejoignons l’asphalte. Un lac est indiqué sur la carte. Pour passer la soirée, quoi de mieux ? Seulement, nous en ferons le tour à distance sans trouver la route d’accès. Le jour décline, difficile de trouver un emplacement plat en zone de montagne. Au crépuscule, nous décidons de quitter la route principale et de nous diriger vers un village rural pour dormir tranquille. Dans la lueur des phares, une large entrée de champ. C’est plat, il est tard, donc ça ira.   
            En effet, la nuit sera paisible.
            Au réveil, rai de volet entre ouvert, je risque un œil pour découvrir notre environnement. Pas de surprises particulières, reliefs de moyenne montagne, des cultures céréalières alternent avec un peu de maraîchage. Pour le petit déjeuner, un espace est suffisant pour permettre de poser tables et chaises. Un petit oiseau gris à la huppe curieuse nous fait la cour.
            Une vieille mobylette chevauchée par un couple d’autochtones s’arrête au bord du champ voisin. Sourires, salut amical. Une Renault 12 break se gare également. Paniers en mains, c’est l’heure de la cueillette. A leur retour, s’approchant, ils nous déposent un généreux assortiment de légumes sur la table. Emu d’un tel geste, sans retour attendu, l’instant de bégayer quelques remerciements, je propose de les photographier pour le souvenir. Ils acceptent avec complaisance puis déjà la vieille Renault s’éloigne…
…Nous, planté là, nous en sommes encore « tout chose ».
            Impossible de penser que l’autre couple ne se comporte pas de la même manière.
            Après deux ans de Turquie, nous sommes toujours aussi désemparés devant ces offrandes de bienvenues si désintéressées. Que faire en retour ? Qu’échanger éventuellement ? Surtout ne pas blesser, éviter toutes maladresses.
         
Si tous les peuples du monde avaient la richesse de leur cœur…
            En 2004, une idée avait prit corps. A plusieurs reprises, ces braves gens, lors de prises de vues, nous communiquaient fréquemment leurs adresses afin de leur expédier la photo. Ce qui fut fait sans faute en fin d’année. Aujourd’hui, notre nouvel équipement en photo numérique associé à notre informatique embarquée ouvrait de nouveaux horizons à ce niveau là.
            L’occasion est belle.
 Nous convenons que j’aille au devant.
 Le champ est en pente douce, tranquillement je descends, longeant les cultures soignées, m’approche, l’homme cueille quelques haricots plats, il s’étonne puis se réjouit à l’idée que je souhaite le photographier. Sa compagne le rejoint, ils posent aimablement, je remercie et disparaît. Sans attendre, ordinateur et imprimante me reproduisent deux clichés que je glisse sous enveloppe. Brièvement, nous nous réinstallons autour de la table. Sans tarder, nos compères réapparaissent, s’approchent et nous offrent, bien sûr, eux aussi, tomates, courgettes aubergines, piments et melon. Nous leur remettons l’enveloppe.
Quel bonheur de lire sur leurs visages l’enchantement devant la magie de cette image instantanée. Ils sont émus et c’est bien… Tout simplement…
Ce jour là, au nom des peuples de cette Terre, l’Amour a avancé…
…Serions nous sur le laborieux chemin caillouteux qui conduit à s’autoriser de revêtir le statut de « citoyens du Monde » ? 
Chargé du panier et de la maman en travers sur le porte bagage, notre homme enfourche sa bécane tout en nous indiquant de le suivre instamment jusqu’à la maison. L’invitation est franche et cordiale.
Rapidement, nous rangeons table, chaises, et vaisselle pour enfin rejoindre le village. Les rues sont animées, chacun vaque néanmoins nous ne passons pas inaperçus. Mais où sont ils donc bien passés ? Nous prenons chaque ruelle une à une, roulant au pas, impossible de retrouver nos gens… A plusieurs reprises, nous sillonnons le hameau sans succès. L’horloge tourne inéluctablement et, sans raisons notables, nous le regrettons d’ailleurs aujourd’hui, nous abandonnons les recherches et poursuivons notre route…
…Aujourd’hui, avec le recul, nous ne sommes pas fiers de nous !
Il suffisait de reproduire et montrer la photo aux habitants, tous nous auraient conduits volontiers à la bonne adresse. Consolons nous humblement en imaginant que ce camping car français, sillonnant ce village perdu, à la recherche de quelqu’un, quelque chose, a dû être repéré par tous, et notre couple en eut écho vraisemblablement.
            Bientôt, la petite route défile au travers des vergers d’abricotiers et d’agrumes. Cet itinéraire n’était pas vraiment prévu ; c’est l’absence d’accès au lac d’hier soir qui nous a détourné par ici. Peu importe, nous faisons de l’ouest.
            Pour l’escale de midi, un nouveau lac est repéré sur la carte. Petit détour pour trouver la minuscule route qui semble en faire le tour. Au détour d’un relief, un splendide panorama en technicolor s’étale sur l’horizon. Eau turquoise à outremer, rives éclatantes de blancheur, dans le lointain, reliefs en doux pastels…
… Et s’il s’agissait d’une poussière d’étoile polynésienne déposée ici par le souffle du Créateur ?
La petite route surplombe le rivage bordé d’une abondante pinède. Les quelques accès aux rives sont trop escarpés pour Kyfoùin, mais justement, là, sur la droite, à travers les troncs noueux tout en évitant les branches basses, un passage est peut être jouable.
Un peu sport le passage…
…Gare au retour, le franchissement d’un raidillon rocailleux en descente, très bien, mais, à défaut d’autres issues, il faudra bien se le remonter tôt ou tard… Un coup à gauche, un coup à droite, éviter les derniers buissons d’épineux, nous voilà installé en Robinson du XXI ème siècle en lisière de forêt et en bordure d’une plage aussi déserte qu’immaculée. Pas âme qui vive sur 360°. Le décor est paradisiaque.
            Tout juste installés, nous faisons quelques pas, manière de découvrir un peu l’endroit. Le sable est vraiment curieux. Blanc pur comme de la craie en petits gravillons. L’eau est très limpide ; à faible profondeur, même le fond revêt ces reflets d’un bleu très pâle. Je cède vite à la tentation d’une petite baignade avant le repas…
…Surprise, dés mon premier pas dans l’eau, sous cette jolie pellicule de sable doux, mes pieds s’enfoncent jusqu’aux genoux voir davantage dans une sorte de glaise mouvante. Un danger réel me dissuade de persévérer. La température et la clarté obsèdent de cette eau font que je tente malgré tout une trempette à plat ventre ; le risque d’enlisement est ainsi contourné.
Françoise fulmine et hurle…
__ Revient ici, t’es pas fou ? Revient vite…
__ …
…C’est Françoise…
…Et c’est normal, elle y tient à son gentil aventurier rêveur…
Bien sûr que je sors sans tarder… Néanmoins une odeur puissante et bizarre se dégage de cette eau curieuse. Pas vraiment cette émanation sulfureuse rencontrée dans l’archipel des Lipari notamment à Vulcano, mais des effluves étranges…
…Phénomène chimique ? Physique ? Naturel certes mais qui achèvent de me convaincre de sortir bien vite !
De retour à notre havre, la cuisinière honorera l’escale d’un menu digne des dieux.
 
A la digestion… Sieste…ou balade à pied ?
Optons pour une petite balade gentille.
Au loin, trois à quatre cent mètres, proche du rivage, à demi immergé, vertical et blanc comme tout ce qui émerge de ce lac, quelque chose qui semble être comme un tronc d’arbre pétrifié attire notre attention.
Allons donc voir…
En chemin, se dégage une atmosphère curieuse… Ce lac si bleu intense pour de l’eau douce…Ces rives d’un blanc si pur...
…Mais au fait, où est donc la vie ici, à bien y regarder, rien n’apparaît dans l’eau, pas le moindre petit alevin, pas de moustiques, nous sommes pourtant en août, pas d’algues, pas la moindre trace de mousse, rien de vivant hormis le maquis et la pinède mais à bonne distance. Que du minéral. S’approchant, ce seul tronc d’arbre mort semble fossilisé là depuis des lustres.
Quel est donc ce mystérieux endroit ? Mi paradis, mi vallée de la mort…
…L’espace d’un frisson glacé, quelques sensations lugubres me traversent l’esprit, je n’en dit mot et me reprend.
Le Loch Ness, c’est toujours bien en Ecosse ?
Le Routard… il nous dit rien de spécial sur ce site ?
Vas savoir pourquoi mais ce coup là, on ne le sent plus très bien. Nous abrégeons sous le faux prétexte que nous avons de la route à faire. Avant de rentrer, muni d’une bouteille plastique, je récolte un peu de ce sable extraordinaire qui, reconditionné, au retour, complètera notre collection.
C’est en ouvrant la porte du camping car que la réalité de ce frisson glacé nous éclate au visage…
…Putain de merde…
…Un capharnaüm indescriptible règne dans ce qui était encore il y a une demi heure notre petit nid douillet. La baie vitrée latérale a été forcée, tous les placards ouverts, les tiroirs vidés, les vêtements en vrac au sol, la sensation d’effroi qu’ils sont encore là…
…Françoise pleure et j’ai un genou à terre…
…Il faut faire face…
…Qu’ont-ils donc dérobé ? A priori peu de chose. Rapide vérification… Les deux ordinateurs bien planqués sont toujours là, l’imprimante, bien en vue dans la penderie béante aussi…
Le reste ? c’est quoi le reste ? tout est là en vrac, étalé sur le lit et le sol, que peut il manquer ?
__ Nom de Dieu !!! Ma veste multi poches !!!
Ma veste multi poche, pendue là derrière le chauffeur, elle a disparu ; avec dedans tous les documents que nous avions préparés pour prendre le ferry pour l’île de Rodes. Notre visa de trois mois arrivait à terme, il nous fallait sortir même brièvement de Turquie et revenir pour à nouveau jouir d’un séjour de trois nouveaux mois. A cette fin , dans la fameuse veste, étaientt négligeament depuis trois jours les deux passeports, le permis de conduire, la carte grise, la carte verte d’assurance internationale, une carte bancaire, deux cent cinquante lires turques et j’en passe. Bref, la totale. « Sans papiers », voici donc notre nouveau statut.
Par chance, j’avais, comme souvent, conservé dans ma chemisette le téléphone portable, et Françoise avait consciencieusement caché sa sacoche. Il nous restait au moins une carte bancaire et la moitié de l’argent liquide prélevé le matin même. Premier réflexe, faire opposition sur la CB dérobée. Malgré la zone désertique, la communication passe bien et la banque intervient sans délai.
Là, « y a pas photo », t’apprécies ces nouvelles technologies.
Dés lors, se ressaisir, ranger un peu puis trouver une gendarmerie. Nous roulons au pas durant un moment en auscultant de droite, de gauche chaque talus, chaque fourré au cas où les auteurs se soient débarrassés de la veste ou de documents sans intérêts pour eux. Un couple qui ramassait des pommes de pins s’interroge. Tant bien que mal nous expliquons nos déboires. Choqués par nos ennuis, spontanément, ils stoppent la première voiture qui apparaît, puis les suivantes, tout en expliquant à tous nos problèmes. Et là, chacun y va de son téléphone portable à prévenir la « Jandarma ». Ne bougez pas, nous dit on, ils arrivent de suite.
__ Ah bon ?
Ici ? Ils vont venir jusqu’ici ?
Moins de dix minutes, une, puis deux camionnettes de la Jandarma de chacune six à huit hommes, tenues de combat et armés jusqu’au dents nous encadrent. Chacun à son poste, le secteur est quasi bouclé ! Les quelques voitures de passage sont filtrées et questionnées avec courtoisie et respect. Durant ce temps, le gradé nous interroge en turc puis en anglais. Rapidement, il s’aperçoit de nos limites. Le premier couple, ceux des pommes de pins, signale à notre gradé qu’à petite distance, sur une plage voisine, était présent un homme du pays qui parlerait français. Un ordre fuse, deux subalternes réagissent dans l’instant, et c’est au pas de course qu’ils traversent le talus, la pinède pour rejoindre la plage pour revenir sans tarder avec notre homme. Travaillant en Alsace, Mustafa était venu pour ses congés rejoindre sa famille au village voisin. Notre lieutenant pose mille questions, Mustafa traduit tant bien que mal, nos réponses semblent manquer de précision, un autre gradé participe à la conversation, mais nous avons si peu de détails à produire que nous les sentons un peu contrariés. Seul détail exploitable, une voiture rouge anonyme était passée à petite distance en matinée. Mustafa indique que sa fille qui est sur la plage et qui fait des études de médecine en France, serait plus compétente que lui. Accompagnés de deux militaires, les voici de retour. Prénommée Tugbal, souriante, dix neuf ans aujourd’hui, bon anniversaire et merci d’avance. Elle traduit sans peine les nouvelles mille questions suivies de tous les moindres détails qui nous sont demandés notamment sur cette voiture rouge. Sans y prêter très attention, chaque petit soldat y allait de son portable. Un moment, nous en fûmes surpris. Les combinés passaient de temps à autre aux oreilles des supérieurs. Mais qui peuvent ils donc bien appeler ?  
Une première réponse s’expliqua par l’arrivée, tous gyrophares allumés, d’une nouvelle estafette.
C’est la patrouille spéciale de la « Jandarma Kriminela » ! Autant dire le commissaire Moulin et ses ouailles !
Si si, comme à la télé, les attachés cases, remplis de matos, ouverts, alignés sur le talus, les valisettes, manque rien, les fioles, la loupe, les pinces, les gants !
Et que je te prends les empreintes par ci, là, ici encore…
…J’explique, entre les milles questions (toujours un peu les mêmes) que nous avons touché après le vol. Ces empreintes sont les nôtres…
__ Yes, dommage… Mais nous prendrons les vôtres et ferons la différence, nous traduit Tugbal.
__ Ah bon…
Subitement, un frémissement, une tension, que se passe t’il ? Les hommes armés rejoignent leurs postes...
… Au loin, à nouveau des gyrophares qui s’approchent…
…Une berline blanche, chromes étincelants, guidée par deux hommes, se stationne aux côtés de Kyfoùin. Promptement, le chauffeur, casquette basse, ouvre la portière à un bel uniforme, deux étoiles sur chaque épaule…
…C’est Omar Bediç, responsable régional de la Jandarma. Il s’est déplacé de quatre vingt kilomètres pour se présenter et nous assurer qu’il est navré de se qui nous arrive…
…Gentil… Mais pas tant que nous !
A son tour, il nous questionne, Tugba, toujours avenante, traduit, il se renseigne, donne des directives, téléphone partout et encore ailleurs… !  
Consciencieusement, la Kriminela cherche les pistes, mains gantées, jeu de lumière rasante pour déceler le moindre indice…
…Et ça téléphone encore, et ça questionne, et Tugba traduit…
…Néanmoins, ne soulignerons-nous donc jamais assez quelle courtoisie ces enquêteurs nous témoignent. Ce ne sont que politesse et paroles aimables, pensées, sourires de compassion. Nous dirions presque, un vrai plaisir !
Les heures succédaient aux heures, l’atmosphère s’était apaisée. Petit à petit, des projecteurs énormes avaient pris le relais du jour baissant quand à nouveau une crispation renaît…
Encore une somptueuse carrosserie anthracite, écusson à la calandre, s’arrête à hauteur…
…Chacun à son poste…
… Omar, l’homme aux étoiles s’avance… Deux pas en retrait, nos gradés et le chef de la Kriminela. Le chauffeur de la belle auto, casquette base, avait ouvert à un petit monsieur, cravate rouge sur chemise immaculée…
…Chacun salue avec respect. Et ça palabre et ça téléphone…
Le petit homme s’approche, il nous salue.
__ Im sorry, dit il.
Il nous explique dans un anglais que nous supposons parfait qu’il est vraiment navré de notre mésaventure. Jamais dit il ne s’est produit un tel événement dans sa région…
Sa région ?
Mais c’est qui lui encore ?
Le sous préfet !
Eh… oui… ! En personne. Avisé, il tenait à se présenter à ce couple de Français de passage et nous assurer de tout mettre en œuvre pour trouver et punir les auteurs de ce forfait.
Devant l’ampleur de ce déploiement, nous le croirons sur parole.
La nuit s’est installée, le secteur illuminé par les projecteurs géants, la Kriminela opère de partout, à grand renfort de cette espèce de poudre noire, genre graphite (toujours pour les empreintes), ils en répandent sans compter, à l’extérieur comme à l’intérieur ; bonjour le nettoyage par la suite.
Peu après que les belles automobiles s’en soient allées, notre gradé du début nous invite à suivre les véhicules de police pour Yesilova, la ville de garnison distante d’une vingtaine de kilomètres, afin de rédiger le rapport. Cependant, Mustafa et Tugba doivent nous accompagner, or, ils souhaitent aller prévenir la maman qui, restée au village voisin, ne manquerait pas de l’absence prolongée des siens.
Le convoi se dirige donc d’abord vers le petit village de Gökçeyaka.
Un mariage avait lieu. Il est à noter qu’en Turquie, pareille cérémonie dure trois jours. Ce soir, c’était le premier. Bien sûr, on nous présente le futur couple qui est installé sur la place publique, un orchestre local assure l’ambiance, tous les habitant du hameau sont présents et dansent joyeusement.
Et nous, Kyfoùin escorté, nous voici stationnés au beau milieu de tout cela ; Aujourd’hui encore, ça doit toujours jaser dans les chaumières.
On nous présente celui-ci, celui là, on nous salue de droite de gauche, on nous explique tout, sans tout comprendre pour autant. Monsieur le maire nous salue respectueusement. Durant ce temps ça danse dans la joie et la convivialité, même les militaires se mêlent gaiement à la foule. Enfin, l’ordre est donné de se rendre à la brigade de Yesilova.
Arrivé sur place, dans un bureau du premier étage,un nouveau gradé étoilé, le visage taillé à la serpe, nous invite à prendre place.
 A nouveau le rite des milles questions… toujours les mêmes… la voiture rouge…
…Tugbal traduit…
… Je fais quelques croquis du souvenir de la voiture rouge.
A un moment, Tugba nous explique que le type aux étoiles nous conseille de demander un avocat…
… ???...
__ Un avocat !!!???
…Mais est ce bien utile ?
Au fond de nous même … qu’est ce que c’est de cette histoire ? Où allons nous ?
__ Non, non, merci, c’est inutile semble t il.
L’homme nous signifie qu’en pareil cas, une nouvelle loi turque attribue aux étrangers le bénéfice d’un avocat à titre gracieux afin de valider le contenu des rapports de la Jandarma. On nous assure que ce serait mieux ainsi.
__ Ah bon… ben… va pour un avocat !
Seulement, il est bientôt vingt trois heures. En France, va chercher un avocat, un samedi soir à cette heure là, toi !
Seulement, nous ne sommes pas en France. Après nous avoir servi la deuxième tournée du traditionnel thé, notre avocat nous est présenté. Petit homme, bien mis, aimable, mais pas un mot de français, ça promet. Tugba n’est pas quitte !
Et on reprend les mille mêmes questions et la voiture rouge.
Légèrement en arrière, un militaire tape le texte sur un authentique ordinateur tout gris d’avant la première époque.
Il est bientôt minuit, la fatigue naît imperceptiblement.
Je remarque bien que le gradé aux étoiles dorées parle de moi …
… ???...
… Mais qu’est ce qu’il me veut à moi ?
Il s’adresse à un subalterne qui disparaît comme si une mouche l’avait piqué…
Dans la minute, le petit caporal réapparaît dans la porte, encombré d’un profond fauteuil de salon dans les bras qui m’est spécialement attribué !
L’espace d’un instant furtif, l’homme avait remarqué sur mon visage un soupçon de lassitude, l’ordre était à exécuter sans délai. L’étoilé explique que le monsieur français est fatigué !
Gentil, mais les autres ? Ils ou elles sont supposés en pleine forme !
Ce geste témoigne de l’ambiance cordiale, du respect de l’autre, du sens inné de l’accueil et du souci de bien faire.
Qu’il me soit autoriser ici, de penser, de répéter, de souligner, n’en déplaise à certains phraseurs intelligents ignorant, que nous autres occidentaux, dit évolués, avons bien des leçons à prendre. Honni soit qui mal y pense.
Minuit trente fait partie du passé quand le responsable de la « Kriminela » nous prie de le suivre au deuxième afin de relever nos propres empreintes digitales pour les différencier de toutes celles relevées sur le terrain.
Pour ce faire, je dois regarder au ciel sans voir le document pendant qu’il me manipule doigt après doigt sur l’encreur et le papier. T’as le doigt un peu crispé, un léger glissé, une rature c’est poubelle et on recommence…
Il faut trois exemplaires de chaque doigt de chaque main plus une main entière gauche et droite…
…T’imagines la sinécure !
Par trois fois, le Jacky, lui, il trouve le moyen de rater le concours ! La quatrième, arrivé au vingt cinquième doigt, crois moi, tu fais vachement gaffe ! Mais au final, tout ce fait dans une totale convivialité.
Il est passé deux heures du matin quand le rapport est enfin imprimé. L’avocat approuve et signe, notre interprète d’un jour, puis nous même également.
Nous prenons enfin congé, il est trois heures du mat’.
__ Attends, c’est pas fini
De yesilova, nous reconduisons Mustafa et Tugba à leur village de Gökçeyaka. Arrivés sur place, ils prétendent que nous devons être passablement traumatisés par notre aventure et n’admettent absolument pas que nous dormions dans le véhicule. La maman émerge toute endormie, elle nous prie de nous asseoir sur le tapis de la terrasse. Un petit repas de crudités nous est servi. Durant ce temps, Tugba a retrouvé sa sœur et ensemble, elles nous préparent une chambre. Impossible de refuser sans blesser. La pièce est simple mais très propre, des tapis partout, un meuble année soixante, une vitre fêlée, quelques objets personnels…
… Nous nous endormons.
Le soleil est déjà élevé lorsque quelques bruissements nous sortent de Morphée.
Petit déj’ à la turc, en tailleur sur le tapis de la terrasse. Crudités, olives, fromage de chèvre, petites tomates, poivrons, piments et thé à volonté. Les grands parents sont là, les voisins passent, Mustafa explique à chacun notre histoire et d’où nous venons. Le moment est précieux mais il nous faut repartir à Yesilova chez l’avocat qui doit faire signer et tamponner à nouveau le rapport par un juge.
 Il va sans dire que Mustafa et Tugba nous accompagnent.
Malheureusement, le juge est absent pour le week-end. L’avocat n’est pas à son bureau. Nous en ressortons un peu dépité quand, dans la rue, celui-ci passe dans sa vieille Renault 12. Il nous reconnaît, nous remet le fameux rapport en nous proposant de repasser à la Jandarma pour obtenir un tampon d’état.
C’est vrai, un petit coup de tampon ce serait un plus…
… Il est vrai que ce document risque de nous être utile assez souvent auprès des autorités et un tampon en face d’un képi, c’est toujours mieux !
 Nous voici donc de retour à la caserne où nous sommes reçu avec chaleur et le thé par ces mêmes hommes que nous avons quitté à quatre heures du matin. (On fait combien d’heures hebdo en Turquie ?). On sent bien un peu de gêne pour cette absence de tampon du juge.
Peu importe, ça palabre, ça hésite, quand notre gradé de la première heure s’éclipse dans les étages pour revenir bientôt, sourire aux lèvres, un magnifique coup de tampon rouge officiel apposé sur le document. Nous ignorons d’où il sort d’un coup ce cachet, dans le contexte, cela nous semble un peu bizarre, mais encore une fois, « y a pas photo », ça fait plus sérieux. Pour couronner le tout, au dos de la dernière page, il nous inscrit ses coordonnées complètes au cas où nous rencontrerions une difficulté quelconque notamment aux frontières.
Nous remercions vivement et prenons congé.
De retour au village, nous remercions à nouveau nos interprètes.
Aucun magasin digne de ce nom à l’horizon, impossible de trouver un petit présent à offrir à Tugba en reconnaissance de son dévouement. Sans autre possibilité de remercier, discrètement, Françoise glisse quelques billets dans une enveloppe et la remet à la jeune fille…
…Mustafa s’interpose ardemment.
Il dit :
__Tu sais, chez nous en Turquie, c’est comme ça…
 …Aujourd’hui, c’est moi qui t’aide…
…Demain, c’est peut être toi qui aidera quelqu’un d’autre…
…C’est notre culture, c’est comme ça…
__ Ok, merci Mustafa, merci Tugba.
Enfin, démarreur et…
Stop.
Le maire du village nous interpelle portable sur l’oreille, il nous indique que la Jandarma à repéré une voiture rouge suspecte. Il vaut mieux attendre. Vingt minutes plus tard, Mustafa nous accompagne dans le « panier à salade » direction Yesilova !
Dommage, la voiture rouge a disparu…
On ne s’arrête pas là pour autant chez les turcs ! Nous voici maintenant chez le garagiste du pays pour essayer de mieux décrire la fameuse voiture, on nous montre des modèles, nous refaisons des croquis, on nous sert à boire, il est quatorze heures quand nous pensons rentrer…
…C’était sans compter l’idée du chef qui décide de nous promener, toujours en « panier à salade »,à travers le pays, visiter les quelques cafés et autres tavernes, manière de se renseigner si des jeunes, de passage, n’auraient pas dépenser dans ces établissement plus que d’ordinaire.
Enfin de retour au village, nous libérons Mustafa et Tugba, promettant de repasser les saluer si l’occasion se présente. C’est sans équivoque, nous sommes attendus.
C’est aux fêtes de fin d’année que nous avons pensé que l’expédition d’un petit colis surprise serait appréciée.
Un petit repas, il est seize heures, un peu de repos pour récupérer, voici l’ordre du jour pour cet après midi. Nous regagnons une rive du lac plus fréquentée que celle d’hier, grignotons quelques bricoles et, rideaux tirés, tombant de sommeil, nous nous écroulons sur le lit. Au réveil, il est encore exclu de s’embarquer pour une longue route. Après ses événements, afin de mieux récupérer, Françoise propose de passer la nuit dans ce petit camping local que nous avions remarqué au cours de nos allées et venues.
Va pour le camping. De toute manière, il nous faut faire un peu de lessive.
La encore, le goût de l’aventure est au coin de l’allée.
En Turquie, c’est aussi les vacances, les familles plus aisées vont au bord de la mer et ici se retrouve des classes plus moyennes. Il faut voir le folklore des installations. C’est plutôt break et bâches plastiques, toiles de tentes à bout de souffle etc…
Nous recherchons un emplacement aussi horizontal que possible. Déambulant dans les allées, avec notre véhicule, nous ne manquons pas de faire sensation. Chaque regard se détourne. Mais d’où viennent donc ces gens avec ce gros camion tout blanc ? 
Seulement, aucun esprit douteux, aucune hostilité, encore des signes de bienvenue, des visages accueillants. Malgré le choc de nos différences, nous nous sentons vraiment à l’aise et pour ce soir c’est très bien ainsi.
Lessive faite, Françoise me demande de lui installer la corde à linge entre deux pins. La femme voisine nous voyant procéder nous interpelle. Elle nous indique qu’elle va retirer son linge et ainsi nous pourrons utiliser sa corde à étendre. A nouveau, impossible de refuser, il ne faut pas blesser, elle est satisfaite que nous utilisions son installation.
Fatigués, le souper sera simple.
Toutefois, on frappe à la porte…
C’est une jeune fille qui nous offre une assiette de bulgur*. Dans un bel anglais, elle nous explique que c’est en signe de bienvenue.
Emus, nous remercions au mieux puis elle disparaît. Françoise a reconnu la jeune fille. Elle a parlé un peu avec la maman au lavoir. Elle est professeur à Antalya.
Le lendemain, nous la retrouvons à son … campement…
 …Malheureusement, c’est le mot. Une vieille guimbarde, une ancienne tente doublée de morceau de plastique tant la toile est usée et des tapis au sol avec vaisselle et quelques ustensiles en fer blanc à même le sol, quelques jarres en terre, un petit feu de camp. Nous sommes ébahi de voir la modestie de leur installation au regard de sa profession. Ravie que l’on échange quelques mots, elle nous donne son adresse. Durant l’hiver, nous lui adresserons un petit mot en souvenir.
Juste devant nous, la femme à la corde à linge d’hier soir, a ranimé son feu. Sur une tôle posée sur trois grosses pierres elle cuit son pain, sorte de galettes délicieuses et de partout dans le camping, même cérémonial pour la préparation du pain. Ici, pas de superette. Discrètement, de l’intérieur, au zoom, je prends quelques vues de ces scènes insolites.
 
Ici, pas de superettes, les femmes préparent le pain.
L’heure du départ est proche, j’ai refait les pleins d’eau, le moteur tourne quant à nouveau une jeune femme, par la fenêtre, nous remet un épis de maïs grillé toujours dans le même esprit de bienvenue.
Comment devant tant de générosité, de spontanéité, faisant fi de notre fictive excellence dans notre beau camion, ne pas se prendre d’amitié sincère pour ces peuples si humbles et désintéressés ?...
… Toi, mon ami qui tient ce modeste recueil entre tes mains, dans ton profond sofa en cuir de buffle noir, deux glaçons dans l’ambre de ton « Chivas », dit moi donc pourquoi notre nation se dit elle « évoluée » et fière de l’être ?
Le camping en Turquie centrale, loin de la mer.
Dés lors, il faut rejoindre bientôt Istanbul distant de huit à neuf cent kilomètres pour nous présenter au consulat de France, qui, au regard du rapport de la Jandarma, devrait nous établir des papiers provisoires. Sans « bourrer la mule », Kyfoùin trottine gentiment vers le nord est. Nous prenons un peu d’altitude à l’approche de l’immense plateau anatolien. Vers seize, dix sept heures, la recherche d’un endroit tranquille pour la nuit commence à nous tenailler. L’expérience malheureuse de ces dernier jours est bien vive dans nos esprits, redoubler de prudence semble fondamental. Pour cette première nuit en extérieur, un camping serait salutaire.
Utopie…
… Utopie grave…
Trouver un camping dans cette toundra à perte de vue, c’est perdu d’avance. Un village se dessine sur l’horizon vers l’ouest. Nous embouquons la première route à gauche, quelques arbres, un peu de verdure, de maigres pâturages enfin plusieurs maisons éparses. Une femme en noir, enturbannée de la tête aux pieds passe…
…Elle ignore ces étrangers venus d’ailleurs.
Impressionnant tout de même dans le contexte du moment. Nous progressons lentement dans les rues, moitié habitations, moitié pâturages, autant de volailles ou de bétail en liberté que d’habitants…
… Où sommes nous encore tombés ?
Pas très inspirés par l’ambiance, nous avançons vers le centre du pays.
C’est vivant…
…Mais…
…Je ne sais pas, mais ce coup là, on ne le sent encore qu’à moitié…
Passé le centre, une rue ou deux, on hésite…
…Un quartier un peu plus…
…Familial, on va dire…
…Un angle de rue pavée, une ou deux maisons qui ressemblent à des maisons, un jardin avec quelques fleurs, de l’herbe verte et des arbres fruitiers soignés…
… Le coin nous plairait bien. Un homme nous observe. Un signe amical, nous stoppons et demandons si nous pouvons dormir dans la ruelle sans problème. Il accepte volontiers.
Nous remercions.
Bien sûr, nous voici le point de mire du quartier. Chacun y va de sa petite curiosité discrète, les enfants s’approchent mais les parents les rappellent bien vite.
Impossible bien sûr de s’installer dehors, néanmoins, nous ne souhaitons pas nous renfermer sur nous même à l’intérieur du camping car. Le sentiment d’ouverture, de contact doit prédominer. Ainsi, ne sachant trop comment me comporter, je m’assieds simplement à l’extérieur sur le marche pied et, me laissant m’observer, j’essaie de sourire un peu, je donne quelques bonbons…
…L’ambiance se détend un peu. Quelques sourires s’éveillent, le fil conducteur s’établit, chacun est à sa place, la vie reprend son cours…
… Cela devrait aller.
L’instant d’après, notre homme de tout à l’heure revient vers nous. Il s’appelle Kamel, il nous invite à prendre le thé dans son jardin. Son épouse, en bonne musulmane effacée, néanmoins respectée par son mari, avait dressé une jolie table, porcelaine locale, argenterie, biscuits maison et thé brûlant. La discussion s’engage en …Allemand ! Kamel a travaillé longtemps chez Mercedes. Aujourd’hui à la retraite, il ne se plaint pas, il possède sa maison, une petite voiture, avec quelques bêtes, un peu de culture et sa retraite d’outre Rhin il vit confortablement dans son petit village natal. L’épouse discrète nous ressert du thé et des biscuits, un imperceptible sourire retenu émane de ses lèvres. Passé un moment, il nous fait visiter son jardin, nous offre quelques légumes et nous propose de faire le tour de son village. Chemin faisant, Kamel nous installe à une table en fer devant l’unique bistrot du coin pour un nouveau thé. Il va sans dire que l’on est repérés par tous, mais on ressent respect, tolérance et politesse. Au retour, en nous quittant, Kamel explique que durant la nuit, si besoin est, nous pouvons sonner, il est là.
   Le thé de l’amitié chez Kamel
Le lendemain, après le petit déjeuné, avant de partir, nous souhaitons les saluer or, il semble qu’ils se soient déjà absentés. Dommage. Néanmoins, la veille dans le jardin, j’avais fait plusieurs photos, nous décidons d’en imprimer une, lui glisser dans une enveloppe et la fixer tant bien que mal sur la grille de l’entrée. Nous supposons leur avoir laissé un agréable souvenir.
A mi parcourt environ d’Istanbul, il nous faut rouler un peu car, avec ou sans papiers, notre autorisation de quatre vingt dix jours de séjour en Turquie s’amenuise jour après jours. De passage à proximité de Kütahya, site de production nationale de céramique, une escale, même rapide s’impose. Déjà en 2004, au Grand Bazar à Istanbul, Françoise avait repairé ces véritables chefs d’œuvres. Date avait été prise et si nous passions dans la région, un joli plat de sultan serait rapatrié à St Cyprien.
Pour prendre rendez vous, nous tentons de joindre l’Ambassade de France avec le portable, sans succès. J’achète une carte de téléphone public et tentons notre chance à plusieurs reprises depuis les cabines de la gare routière. Idem, une voix me répond dans un turc aimable quelque chose qui m’échappe complètement. Pourtant, je compose bien l’indicatif préconisé mais ça ne marche pas. Quand, venu de nulle part, un homme qui devait nous observer s’approche, nous compose le numéro et…
…Bingo…
__ Allo le consulat de France, j’écoute…
Nous remercions à nouveau cet homme…
…La Turquie authentique, c’est ça à tous les coins de rues !
                                
                    En souvenir des artistes de Kütahya.      Vue de détail.
Sans trop s’attarder, nous reprenons la route. Nous hésitons à faire escale bientôt ou poursuivre et arriver en soirée. Il est encore tôt, la route est bonne, nous tentons de nous approcher au maximum. Une sorte d’aire de repos avec toilettes est indiquée, c’est l’occasion de vidanger le camping car et refaire le plein d’eau. Par expérience nous savons qu’au camping Atatürk d’Istanbul, il n’y a que de l’eau de mer dans les sanitaires ! Qui plus est du Bosphore, certainement une des plus polluées du monde avec le Gange !
Nous n’échappons pas au rituel des bouchons à l’approche de l’immense pont suspendu au dessus du fameux Bosphore. Cependant, c’est toujours un grand moment de franchir ce détroit, quitter ainsi l’Asie et rentrer déjà un peu chez nous, en Europe.
La nuit descend vite et, pas super cool pour contourner cette mégalopole et retrouver notre camping. De mémoire et au feeling, nous traçons tant bien que mal dans la direction supposée, nous demandons à l’un ou à l’autre pour finir par arriver quasi direct sur l’entrée. Pas mécontents de nous, c’est avec l’aide des phares que nous nous installons où bon nous semble. Ici, pas d’emplacements distincts, c’est « à chacun de voir… » et ça ne manque pas d’originalité !
A propos d’originalité, au réveil, entre les poules et les canards qui déambulent, un peu en arrière, un couple de canadiens sont installés dans …un énorme camion de pompiers ! Pour passer inaperçu… peut mieux faire…
Ce matin, pas de plaisanteries, Monsieur le consul est sensé nous attendre.
Sans attendre, nous hélons un taxi qui nous dépose à proximité du consulat. Le drapeau tricolore flotte sur un bâtiment peu reluisant. A l’entrée, un gendarme bien français nous reçoit. C’est tout de même plus facile de s’expliquer quand on parle la même langue, nous en avions perdu l’habitude. De service en service, nous voici dans le bon bureau. L’homme étudie notre rapport, nous lui présentons les photocopies couleurs de tous les documents volés ; de ce fait, il confirme qu’il n’y a aucun problème, nous remplissons des formulaires de toutes les couleurs, il examine, pianote sur son clavier, nous prélève au passage une poignée d’euros non négligeable et l’imprimante crachote un « laissé passé » auréolé des trois couleurs nationales.
Un coup de tampon, une hésitation, une contrariété ?
Va t’en savoir…
En français, tu penses mieux comprendre, en fait, il essaie de nous expliquer le subtil décompte prenant en compte timbre fiscal et je ne sais quel condiment du même genre, toujours est il qu’il nous rend en monnaie locale une partie de notre argent.
Mais pourquoi en livres turcs ?
Nos euros sont encore sur le coin du bureau…
Impossible rétorque l’homme en blanc. Nous trouvons que « ça sent un peu le gaz » s’t’affaire…
…Mais, bon...
…A la suite, nous soulevons le problème de notre carte grise. Aucun document ne nous est produit au regard de sa disparition.
Là, c’est clair, c’est pas son boulot !
__ Adressez vous à la préfecture de Perpignan, nous lance t il.
__ Ben voyons, quoi de plus simple quand t’es itinérant à cinq mille kilomètres !
A cela, notre rapport de la Jandarma étant rédigé en turc, il nous parut judicieux de demander s’il était possible de nous faire une traduction en français pour transmettre à notre assureur voir en anglais pour nos futurs passages de frontières. L’endroit nous semblait fort propice.
__ Impossible. Nous ne sommes pas habilités, voyez sur Istanbul, il y a des traducteurs…
… Déjà, là, tu sens qu’il a fini…Si tu veux bien sortir… C’est par là…
Ici, sous le pavillon tricolore, pas d’erreur, tu retrouves d’un coup l’administration française.
Au passage, il précise que notre laissez-passer est valable un mois et nous ne pouvons sortie de Turquie que par la Grèce donc l’U.E. Adieu à un éventuel chemin des écoliers par les pays de l’Est comme en 2004.
Nous sortons donc sans délai puis passons à la recherche d’un traducteur. C’est à proximité, au premier étage d’un immeuble miteux que nous découvrons un petit bureau qui s’occupe de dactylographie, comptabilité et autres traductions éventuelles. Limité en argent liquide, notre traducteur accepte le travail pour la somme qui nous reste en poche. Un règlement par carte bancaire signifie pour lui facture, déclaration et ça, chez les turcs, ce n’est pas vraiment leur fort !
Nos formalités accomplies, un resto de quartier nous sert un petit repas bien de chez eux. L’après midi devant nous, plan de la ville en poche, nous nous laissons nous immerger dans cette envoûtante Byzance. Ne connaissant pas cette côte asiatique de la ville, au feeling encore, nous descendons au fil des rues marchandes ou des ruelles étroites et parfois inquiétantes jusqu’à l’ancien pont pour poursuivre notre balade par les rives grouillantes de vie du Bosphore. Impossible aussi de quitter Istanbul sans aller se plonger à nouveau, comme l’an dernier, dans ces senteurs d’épices du bazar égyptien. Il y fleure toujours bon les mystères de l’orient et ici, à chaque pas, à chaque échoppe, tous tes sens t’emportent déjà vers l’empire du soleil levant.
Comme toujours, c’est le sablier du temps qui passe qui nous rappelle à l’ordre. De retour au camping car, nous préparons notre itinéraire de retour. Il est encore des régions de Grèce que nous n’avons encore pas sillonnées, c’est donc l’occasion d’en faire l’inventaire.
Notre autorisation de séjour en Turquie s’achève dans quatre jours. Dommage, car de passage à Istanbul, nous aurions aimé rendre visite à Amed et sa femme qui nous avaient si bien reçu en 2004. J’imagine leur joie en nous voyant revenir vers eux. Leur village est à une centaine de kilomètres d’ici mais à contre direction, vers les rives de la Mer Noire, alors, la frontière grecque n’étant pas encore en vue, nous renonçons avec un petit pincement au cœur.
(Toi qui suis régulièrement nos aventures, souviens toi d’Amed, notre panne d’alternateur, sa réparation et la suite…)
Nous voici donc à longer la côte de la mer de Marmara, puis quelques centaines de kilomètres de campagne sans grand intérêt, un no man land, des treillis, c’est la douane.
Je présente d’office notre laissez-passer assorti du rapport au douanier de service qui fait la moue.
__ Suivez moi, faut voir le chef.
Je n’en attendais pas moins.
Dans le bureau, chacun se consulte. Un gradé envoi mon douanier dans les étages chercher l’original du triptyque qui nous a été remis à notre entrée. Comme il a tous mes documents en mains, je ne le lâche pas d’une semelle. Parmi des kilomètres de rayonnages d’archives, notre document est toutefois vite retrouvé. Redescendu, nous repartons à nouveau aux archives pour y faire une photocopie. La chance a tourné, la copieuse tombe en panne et il n’y a plus de courant nulle part, nous voici à tâtons dans les couloirs. Le chef ne comprend pas très bien, il téléphone, s’énerve un peu…
…On est mal, on est mal…
 Son voisin, vautré comme un sultan déchu, propose que nous allions faire faire cette copie au magasin free-shop. Bien sûr la caissière dit oui, mais visiblement elle a autre chose à faire. Son chef s’approche, demande, accepte aussi, mais se retire. Passé quarante cinq minutes, je propose à mon préposé d’abandonner pour chercher ailleurs. Visiblement, un ordre est un ordre, nous attendrons donc le temps qu’il faudra. Par chance un gradé qui passe là s’informe de notre souci. Sans plus de formalité, il nous prie de le suivre dans le petit bureau voisin de notre chef énervé de tout à l’heure et nous sort une copie dans l’instant. Dés lors, tout s’accélère, tampon et re-tampon, un noir, un bleu, un rouge, une griffe de ministre et roule ma poule, à nous l’Europe.
Le Grecs font eux aussi leur part de grimaces, mais en fait, tout se passera bien.
Peu enclin, après cette épreuve à « bouffer du kilomètre », Alexandroupouli, première ville grecque, camping en bord de mer, nous entrons. Une place est disponible pour vingt quatre heures. Comme à l’habitude, nous profitons de cette escale « camping » pour vidanger toilettes et eaux sales, remplir les réserves d’eau propre, faire la lessive et profiter de douches à volonté sans compter l’eau. N’étant pas très « plage », nous en profitons cependant pour faire trempette dans une mer qui doit frôler les vingt huit degrés. Les profondeurs étant très faibles, le soleil surchauffe cette plage tout l’été à la satisfaction des estivants. Malgré le confort et la sécurité apportée par ce camping, nous ne nous sentons pas vraiment à notre place ici. Une place trop bien définie, un terrain quadrillé comme une banlieue, des vacanciers qui s’ennuieraient sans animations bruyantes journalières, une jolie plage devant nous certes, mais envahie de parasols, de chaises longues en plastique, de bar aux décors exotiques en carton pâte…
…Non, merci, s’en est trop…
…Cette ambiance de parc d’attraction, de Disney parade, c’est l’opposé de notre philosophie. Demain, petit déj’ et on se casse !
La Chalcidique, région de presqu’îles montagneuses plongeant dans le nord de la mer Egée nous était encore inconnue. Les guides nautiques et touristiques vantent les paysages idylliques de ces lieux, allons donc voir de plus prés.
La première des trois presqu’îles est mondialement connue pour son mont Athos. Le fameux mont, totalement coupé du monde extérieur, abrite quantité de monastères aux règles strictes.
Exemple : d’abord, pas de femmes !
Consolation, si l’on peu dire, aucune femelle ne sont tolérées, pas même chèvres, juments, ânesses ou vaches. Interdiction de filmer et de photographier avec trépied, c’est subtil ! Bonjour la liberté. La route d’approche ne nous inspire guère. Ce n’est qu’hôtel, chambres à louer, embouteillage de côte d’Azur. Arrivé au « terminus », nous espérions au moins un parking et des départs de rando afin de découvrir un minimum le lieu.
Coucou, tu peux pas garer un vélo, le rond point te reconduit d’où tu viens à travers hôtels et plages privées. Là, Kyfoùin n’hésite pas, nous laissons les moines en paix, le reste aux aoûtiens et prenons la route de la presqu’île suivante de Sithonia beaucoup moins fréquentée semble t il.
Bien nous en pris, d’excellents sites sauvages en bord de mer, fréquentés par quelques voyageurs épris de nature simple et de tranquillité. Nous passerons plusieurs jours dans cette région au gré de nos découvertes.
Belle escale à Sithonia (Grèce)
 Clair de lune sur la planète…
Petit souci. En effet, voilà plusieurs semaines que notre frigo ne fonctionne plus en 12 volt nous obligeant de le laisser au gaz même en roulant. Hormis l’interdiction de cette pratique et de ce fait, nos réserves de gaz s’amenuisent. En été, nos deux grosses bombonnes complètes au départ de France suffisent à la cuisine durant plusieurs mois, or cet événement laisse présager une panne sèche d’ici peu. A l’étranger, les bouteilles n’ayant rien à voir avec les nôtres, nous sommes équipés d’un jeu de raccords internationaux, le problème est donc ailleurs…
… Il faut savoir que les campings cars sont équipés pour fonctionner au propane. Dans ces régions qui ne connaissent quasiment pas les gelées, vas t’en trouver, même simplement expliquer, que tu veux du propane et non pas du butane !
Pas simple…
… Prenons donc la direction de Thessalonique, deuxième ville de Grèce, c’est sûr, là, on devrait trouver sans problèmes.
De stations services en bric-à-brac en tout genre, nous nous enquêtons sans succès. Un indice toutefois. Un pompiste nous invite à nous rendre au port de commerce, il s’y trouve des dépôts de chaque marque. La zone impressionne, c’est la grosse industrie, les raffineries tentaculaires, où nous adresser pour nous remplir ou échanger nos bombonnes ?
Un enclos de taille humaine, un camion en sort, une barrière automatique, nous entrons, pour voir… J’explique, l’homme de la guérite en verre fumé m’indique qu’à deux cent mètres, existe le dépôt Total Gaz qui pourra nous dépanner. Pour lui, c’est impossible. Dommage, mais l’indic est sympa, Total Gaz est bien là, dans la rue voisine. Des montagnes de bouteilles de gaz de tous les modèles. Des petites, des moyennes, des grosses, même des géantes. Le portail me parait bien clos. Devant ma présence, un gardien s’approche. A nouveau, j’explique.
__ No possible.
Ah bon, j’insiste un peu, fait le dépité, rien n’y fait. En fait, nous sommes vendredi en fin d’après midi et en Grèce, un peu comme chez nous, tout s’arrête pour le week-end. Quel contraste avec la Turquie. Là bas, toute la ville se serait mobilisé pour nous arranger le coup. Nous n’en demandons pas tant mais quittons ces dépôts géants et partons à la recherche d’un détaillant quelconque. Ici, le gaz n’est pas distribué comme chez nous en stations services où supérettes. D’ailleurs, nous ignorons totalement comment il est distribué. Nos démarches n’aboutissent à rien, dans cette grande ville, les gens ne se connaissent pas, nous quittons donc Thessalonique pour une citée plus modeste. Même question à la première station service qui nous envoie au restaurant d’à côté.
__ ???
Pourquoi au restaurant ?
J’hésite un peu, puis je rentre. Visiblement, le serveur ne comprend pas tout de suite, puis se reprenant, sans mot dire, il monte dans sa voiture et nous fait signe de suivre. Il nous amène à une supérette, dialogue avec le patron qui nous demande la hauteur de notre bouteille.
Là encore, je me demande pourquoi… Mais bientôt, il réapparaît de son sous sol avec deux bombonnes de modèle différent et me demande de choisir. Il me précise que le raccord n’est pas le même, j’explique que c’est sans importance, par contre je demande : propane ou butane ? 
__ Oh yes, good gaz ! dit il…
Je comprends vite que pour lui, il n’y a qu’une sorte de gaz, du bon évidement !
Là tu réfléchis vite, c’est ça où c’est rien.
Nous voici avec du « bon gaz » dans une bouteille curieuse. Il nous demande de brancher et essayer pour voir si ça marche. Notre plaque de cuisson fonctionne, il n’y a pas de raison que le frigo ne fonctionne pas. Le coût de la consigne plus le contenu nous reviendra 20% moins cher qu’une simple recharge en France.
Tranquillisé quant à notre autonomie, nous décidons d’achever déjà notre reliquat de propane.
Durant nos tractations notre guide restaurateur s’était éclipsé. Ne souhaitant pas rester sans le remercier, nous repassons par son établissement et lui offrons une bouteille en souvenir.
C’est l’esprit léger que nous reprenons la route vers le nord est de la Grèce. De grands lacs, classés parc national, à la frontière albanaise nous attiraient pour leur faune intéressante. Vers dix huit heures, toujours le même souci, trouver un emplacement tranquille pour y passer la nuit. C’est dans une zone de production fruitière, dans une rue paisible d’un village sans prétention que nous choisissons de nous installer. Le quartier semble assez aisé et résidentiel. Un habitant raccompagne sa petite fille chez elle, nous lui demandons l’autorisation qu’il nous accorde sans problème. La soirée et la nuit seront paisibles.
Le lendemain, sur le point de repartir, notre homme de la veille nous appelle, nous propose de faire de l’eau, nous acceptons volontiers puis nous invite à prendre le café.
En pareil cas, ne jamais refuser.
Nous voici attablés chez ces braves gens, il nous présente son épouse et sa belle fille originaire du Brésil. Elle, elle parle espagnol. La discussion n’est pas aisée, mais néanmoins, avec trois mots d’anglais et deux d’espagnol, nous échangeons quelques propos pendant plus d’une heure. Lorsque nous prenons congé, il nous offre des fruits et des légumes de leur jardin pour une semaine !
Nous saluons longuement et reprenons notre route jusqu’en début d’après midi, pour atteindre Kastoria au nord de l’Epire, cette province grecque, limitrophe à l’Albanie, à l’extrême nord ouest du pays. Déjà, nous longeons un superbe lac qui baigne sur une de ses rives la ville ancienne. Séduit par le cadre, nous recherchons un lieu paisible pour l’escale. Une minuscule route étroite se faufile le long du rivage sous d’immenses platanes séculaires. Le circuit est agréable mais l’étroitesse de la voie est telle qu’aucune possibilité de stationnement n’est possible. La place centrale de la ville, en bordure du lac avait retenu notre attention, nous y revenons un moment pour voir…
La ville de Kastoria, depuis l’aube des temps est un centre de tannerie et de transformation de fourrures. Une petite visite s’impose. Nous découvrons effectivement, nombre d’ateliers et plus encore de boutiques spécialisées. Du plus profond de mon portefeuille, ma carte bancaire, prise d’un coup de bouffées de chaleur, me révèle, que fiévreuse de la sorte, elle prendrait volontiers quelques jours de repos.
Tu me connais, en pareil cas, je ne sais pas dire non !
Poursuivant notre balade pédestre prés du lac, longeant un trottoir, notre attention est subitement attirée par une myriade d’oiseaux d’eau qui s’ébrouent en toute quiétude. Comble du ravissement, à quelques cinquante mètres du rivage, un nid de pélicans à demi dissimulé dans les grands roseaux. Chacun s’ébat joyeusement, les jeunes encore en robe de duvet gris, un adulte s’occupe d’attraper et stoker dans son énorme bec le poisson nécessaire à cette progéniture ; un vrai régal pour nous autres, passionnés de faune et flore sauvage.
 Un nid de pélicans
Plus tard, ce sont des dizaines d’oies cendrées qui déambulent sans s’inquiéter de notre présence, poussant même le culot de traverser la route genre 2x2 voies pour rejoindre un grand espace engazonné de l’autre côté. Les quelques voitures de passage, habituées à ce genre d’événement, s’arrêtent volontiers et tout se passe bien dans le meilleur des mondes.
 Quand les oies cendrées traversent la 2x2 voies !
Tout ceci est bien joli mais nous n’avons toujours pas trouvé d’endroit satisfaisant pour la nuit. Examinant la carte, ces fameux lacs frontaliers, qui plus est, classé parc national, sont distants que d’une soixantaine de kilomètres. Françoise propose de nous y rendre.
Il est bientôt dix sept heures, j’hésite, sur la carte, nous avons affaire à une route secondaire de montagne et sinueuse à souhait. Seul un ou deux villages sont mentionnés. Espérant y trouver refuge, Kyfoùin s’engage. Le premier hameau ne regroupe qu’une vieille ferme entourée de ruines et des ruelles pentues peu propices pour nous. Le second, un peu plus important est sillonné en tous sens même dans les ruelles les plus étroites, attention aux toitures basses, afin de trouver un emplacement sans plus de succès. En sortie, s’ouvre tout à coup un superbe parking. Une petite gloriette abrite une table avec ses bancs, juste à côté, une fontaine souriante ; que demander de mieux ? Françoise soulève bien un peu le côté « isolé » du lieu mais plusieurs villageois, par curiosité, il faut le dire, nous rendent visite et confirment que nous sommes très bien là. Une grand-mère nous racontera sa vie longuement, assortie de moult détails sans que nous n’y comprenions un traître mot !
            En soirée, juste avant le coucher du soleil, il nous sera permis d’observer le retour de milliers d’abeilles dans les ruches voisines. Un spectacle assez étonnant, en contre jour des derniers rayons.
            Dans cet environnement austère mais combien apaisant, nous dormirons comme des loirs.
            Le lendemain, sans difficultés, nous rejoignons ce sanctuaire de nature préservée. La zone est peu habitée et peu fréquentée, seuls quelques agriculteurs entretiennent de modestes exploitations, sinon, ce ne sont qu’étendues de roseaux immenses à la périphéries des deux grands lacs principaux. Une langue de sable permet de passer sur l’autre rive. Nous profitons de l’endroit pour y manger à l’ombre d’un grand arbre. Le spectacle des oiseaux, notamment à nouveau des nombreux pélicans, qui passent d’un lac à l’autre par-dessus nos têtes est assez extraordinaire.
            Un dernier hameau Grec est mentionné sur la carte, derrière un relief montagneux. Assez curieux par nature, il nous faut aller y jeter un œil. Bizarrement, un poste frontière est installé au pied de la montagne. Les couleurs grecques voisinent aux couleurs albanaises. Sans trop se poser de questions, nous avançons, les douaniers nous font signe de passer…
 Un ensemble agricole à la frontière albanaise.
… Merci… Mais ce village, sur la carte, il est encore en Grèce… Un peu déstabilisé, nous atteignons les premières maisons en bordure de l’eau, un parking nous accueille, l’endroit est agréable. A pied, de ruelles en placettes, nous découvrons un lieu sympathique où les habitants de la ville de Kastoria viennent volontiers le week-end car, nous sommes encore en Grèce. Une ou deux petites tavernes offrent des terrasses bien accueillantes. Au hasard de la balade, nous faisons connaissance d’un couple français venu en voiture avec deux enfants passer leurs vacances en Grèce. Ils parcourent le pays en itinérant sans but précis au gré des guides qu’ils consultent méthodiquement. Nous échangeons longuement nos expériences autour d’un verre car plus jeunes, sans enfant, ils ont déjà beaucoup voyagé. Malheureusement, leur temps est compté, salarié pour lui, fonctionnaire pour elle, le mois de congé s’égrène inéluctablement.
            Dans ce petit bout de Grèce perdu, un climat de confiance nous invite à y passer la nuit. Un emplacement bien plat en bordure du lac, bien au calme nous convient parfaitement. Une taverne locale apportera une petite note en plus au rayon des souvenirs.
            Précédemment, par curiosité encore, nous avons poursuivi la route tant qu’elle était carrossable sur quelques kilomètres. Là, en crête, sont apparus les hauts barbelés aux côtés des casemates sombres et sinistres des douaniers albanais. Le souvenir des miradors russes de Mourmansk apparus dans le brouillard norvégien en 2001 nous rappelle ce décor. Juste avant, en contre bas, un petit groupe de maisons attire le regard. Nous nous y dirigeons lentement. C’est un ensemble agricole. Les bâtiments sont d’une vétusté rare, construits de bois et torchis, L’Europe nous semble bien loin…
            Le lendemain matin, Je ne remarque rien de spécial mais Françoise perçoit un petit bruit anormal à chaque tour de roue…
            …Ecoutons la voix de la sagesse…
            … Je plonge sous le véhicule et découvre le pneu arrière droit fendu de l’intérieur sur moitié de sa circonférence. Même l’armature métallique s’était déchirée ce qui effectivement, à chaque tour de roue, frottait sur le garde boue.
            La pression était toujours satisfaisante mais il est exclu de rouler ainsi. L’artillerie est en place, la roue est changée, direction Kastoria, il nous faut trouver un pneu neuf, voir deux car l’autre a souffert aussi.
L’ironie du sort c’est qu’à St Cyp, nous avons un jeu complet de pneus neufs !
A la première enseigne, un garagiste un peu rustre nous propose des pneus de dimensions voisines nous certifiant que c’était sans importance et que cela conviendrait parfaitement. Perplexe, j’explique que s’il veut bien nous commander les bons, c’est sans problème, nous pouvons patienter quelques jours dans la région. Visiblement, notre garagiste ne l’entend pas de cette oreille. Sur le point de partir, un homme s’approche, nous demande ce qui se passe dans un français parfait.
__ Je suis belge, dit il, je suis en vacance dans la famille. Je peux vous aider ?
Nous expliquons notre souci.
Suivez moi…
…Il nous conduit directement à un petit dépôt Michelin tout proche, traduit au patron notre demande qui téléphone sur le champ.
 Nos pneus seront disponibles le lendemain matin. Le prix est convenu, rendez vous est pris pour le montage vers treize heures.
Voilà qui nous convient parfaitement. Nous en profitons pour visiter le secteur ainsi que de me mettre à jour dans du courrier en retard.
Comme convenu, le lendemain, l’opération est rondement menée et nous pouvons reprendre notre route vers Ioanina, jolie cité historique que nous avions connue en 2003.
Quelques nuages gris dans nos affaires en France nous pressent un peu. Flâner au gré du temps qui ne passe pas, est ce bien raisonnable ?
Igoumenitsa, port d’embarquement des ferry pour l’Italie n’est qu’à une centaine de kilomètres, la sagesse commande de s’en approcher afin de savoir si, sans réservation, un départ est possible bientôt.
Igoumenitsa est rejoint vers midi, à quatorze heures, nous avons notre billet en poche pour embarquer le soir même.
Que voici une affaire rondement menée.
Seule ombre au tableau, ces ferry sont souvent équipés de ponts extérieurs ce qui permet aux camping caristes d’habiter dans leurs véhicules. Ici, les voitures, camions et autres sont dans les cales des navires, il est hors de question de rester dedans. C’est à la fois invivable et interdit.
Coutumiers des traversées en ferry, dans deux gros sacs à dos, nous entassons sac de couchages, oreillers, tapis de sol en mousse etc.… Dés le camping car stationné dans le bateau, nous sillonnons coursives et salons en tous sens et au pas cadencé afin de nous trouver un espace sympa pour passer la nuit. En effet, peu de voyageurs payent un supplément pour bénéficier d’un des rares cabines disponibles et donc coûteuses. C’est donc à chaque fois la joyeuse farandole pour dénicher ce qui va servir de couchette. Bien évidemment, les salons de premières classes sont gardés par des uniformes blancs (ce qui n’est pas toujours le cas), les fauteuils des secondes ne nous intéressent pas, trop serrés entre eux, il est impossible de s’y étendre pour dormir. Nous élirons finalement domicile dans les coursives des fameuses cabines, l’éloignement de la chambre des machines, la moquette épaisse, propre, moelleuse à souhait laisse augurer un confort relatif.
A partir de là…
…Tu t’installes et c’est « chasse gardée ».
Imagine, les mousses déroulées, les sacs de couchages, sans oublier les oreillers, porte feuille à même la peau, sur le ventre, tes deux serviteurs qui vont tenter de roupiller là !
Si c’est vrai que la première fois ça choque, après, quand tu observes à chaque traversée, le folklore dans tout le navire, tu t’habitues vite. Ce sont des centaines de voyageurs de tous les styles qui s’étalent ainsi partout pour la nuit. Cela va de la famille malienne avec la marmaille aussi colorée que joyeuse et qui a prévu les matelas, au collet monté en déplacement en passant par le couple baba-cool ou la demi bourgeoise vêtue chic mais pas vraiment à sa place !
Si tu ne dors pas d’emblée, t’es assuré d’un minimum de spectacle.
Dire que la nuit fût paisible et réparatrice serait mentir effrontément. Cependant, au petit matin après un café croissant sommaire, Bari, au sud de l’Italie, nous accueille.
Inutile de préciser qu’après cette nuit de légende, il y aura peu de kilomètres au compteur journalier. Petit camping familial, petite bouf’ et petite sieste.
Les jours suivants s’écouleront au rythme des petites routes de traverses de l’Italie centrale avec des paysages sympas dans le massif des Abruzzes puis à travers la Toscane.
C’est toujours avec émotion que nous franchissons la dernière frontière qui nous mène au pays. La France ne serait elle pas le plus beau pays du monde ?
Un petit coucou à la mamy à Mandelieu, toujours bon pied bon œil ; encore une journée ou deux à flâner en Camargue, repérer les flamants roses puis, redécouvrir Aigue Morte à l’occasion d’une dernière escale.
                          
Cyclamens sauvages en Italie du sud                           En Camargue
 
Enfin, nous entrons dans la rue Louis Braille le 02 septembre 2005 satisfaits que dieu nous ait accordé la chance de vivre ce voyage même si le retour est anticipé d’un petit mois. Notre pensée va à tous ceux qui, sur cette planète sont à des années lumière du bonheur que nous vivons.
 
 
                                                                                        Françoise & Jacky Rose
 
 
                                                        
 
 Il y a ceux qui voient les choses telles qu’elles sont et qui se demandent pourquoi...
…Moi, je les vois telles qu’elles pourraient être et je me dis pourquoi pas ?
 Glossaire
 
Kuna : unité monétaire de Croatie.
Le pays des aigles : L’Albanie.
Parking TIR : parkings gardés destinés au Transport International Routier.
Orin : cordage muni d’un flotteur frappé a l’arrière d’une ancre qui permet de récupérer celle-ci en cas de coincement.
Navtex : récepteur météo.
Dolmuç : mini bus bon marché et très répandus en Turquie
Gulet : grand voilier traditionnel construit en bois (terme équivalent à goélettes)
Bulgur : l’équivalent du couscous    
 
 
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